Entretien

« Ces manifestations dépassent le mouvement Black Lives Matter »

Depuis le décès de George Floyd, un homme noir tué lors d'un contrôle de police à Minneapolis le 25 mai 2020, une vague de protestations a déferlé dans de nombreuses villes américaines et au-delà. A Paris, où elle a rassemblé des milliers de personnes le 6 juin dernier, la mort de George Floyd ranime le débat sur les violences policières en France. Selon le chercheur Simon Grivet, historien des Etats-Unis à l'université de Lille, ces manifestations sont à replacer dans leur dimension historique et militante.
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Manifestation à Charlotte, en Caroline du Nord, après la mort de Keith Lamont Scott, un Afro-Américain de 43 ans tué par un policier noir le 20 septembre 2016. © Sean Rayford/Getty Images

France-Amérique : Comment analysez-vous les manifestations suite à la mort de George Floyd ?

Simon Grivet : C’est une surprise, un étonnement. Quand ça a commencé, je pensais que ça se rapprocherait d’un certain « déjà vu », une mobilisation sur le modèle Black Lives Matter des années précédentes : des manifestations essentiellement composées d’Africains-Américains, parfois violentes, sur quelques jours. J’ai été étonné de l’ampleur des manifestations et surtout de leur diversité. On découvre que ce n’est pas seulement ce mouvement Black Lives Matter, c’est plus profond, plus puissant. Les manifestants sont jeunes mais pas seulement, ce sont des Blancs, des Noirs, des Hispaniques, dans les grandes villes mais aussi dans beaucoup de petites et moyennes villes comme Boise dans l’Idaho, et même au Texas. Et ça dure.

Pourquoi ces manifestations se produisent-elles maintenant ?

Il y a d’abord le choc des images. Pas de contestation possible ici : la mort de George Floyd est une bavure atroce aux yeux de tous, filmée sous plusieurs angles. La puissance de ces images vient s’ajouter à une longue série de violences filmées depuis la mort de Michael Brown, un jeune Noir non armé abattu par la police à Ferguson (Missouri) à l’été 2014. Tous les deux ou trois jours aux États-Unis, on découvre une nouvelle bavure, ce qui renforce la mobilisation. Dans ce pays, 1 000 à 2 000 personnes sont tuées chaque année par la police. C’est une société extrêmement violente qui fait 30 000 morts par an par armes à feu. Nous sommes aussi en année électorale. Trois ans et demi de trumpisme ont provoqué un réveil politique profond à gauche et au centre. Il existe une énergie contestatrice et réformatrice très forte. Cette mobilisation intervient alors que nous connaissons un paroxysme des crises : une pandémie, une crise économique et sociale. Je ne pense pas que ces manifestations vont retomber.

La mobilisation a trouvé un écho inédit outre-Atlantique, notamment à Paris avec une marche pour Adama Traoré, un jeune homme noir de 24 ans décédé en 2016 après une interpellation…

Jusqu’à cette année, le mouvement Black Lives Matter était assez localisé. L’internationalisation des manifestations contre les violences policières est une nouveauté importante, pas vue depuis les années 1960-1970. C’est l’expression à la fois d’une solidarité, en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, où l’on s’aperçoit que des affaires similaires existent. Ces affaires étaient souvent balayées dans les États européens comme des problèmes essentiellement « américains ». Ils sont aujourd’hui face à leurs contradictions. Vingt mille personnes se sont rassemblées début juin suite à l’affaire Adama Traoré devant le Tribunal de Paris pour que ça change. Dans une tribune publiée par Le Monde, l’historien Pap Ndiaye évoque une « possible émergence d’une nouvelle coalition entre Noirs et Blancs libéraux ».

Peut-on imaginer en parallèle une évolution de la législation française pour réduire les violences policières ?

Cela dépend du rapport de force politique. La droite française nie le sujet. On a l’impression qu’Emmanuel Macron est gêné, qu’il ne sait pas trop quoi faire. Pendant sa campagne, il s’était pourtant montré ambitieux sur ce sujet. La majorité présidentielle porte un lourd passif avec les Gilets jaunes qui ont été durement réprimés. Cela va aussi dépendre de la façon dont les groupes militants pour la mémoire d’Adama Traoré peuvent se joindre aux militants Gilets jaunes. Ce sont deux mouvements différents qui dénoncent une chose commune : la répression de la police, les bavures qui ne donnent pas lieu à des sanctions justes et nécessaires. Il faut enfin souligner le rôle controversé de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN), une branche de la police. Tant qu’il n’y aura pas une agence parfaitement indépendante de la police pour la contrôler, on n’avancera pas.

Peut-on parler de racisme d’Etat aux Etats-Unis ou en France ?

Aux Etats-Unis, il y a eu un mouvement beaucoup plus lent pour sortir d’un système raciste, celui du Sud, jusqu’en 1965. Paradoxalement cela correspond au dernier moment de la décolonisation en France, avec la fin de la guerre d’Algérie en 1962. Mais la situation française était cantonnée de l’autre côté de la Méditerranée. Après l’indépendance de l’Algérie, on a fait comme si le colonialisme était fini. Il existe une difficulté en France à reconnaître ce que des chercheurs en sciences sociales ont appelé des « pratiques coloniales en métropole », dans la façon dont les populations originaires de l’ex-empire colonial ont été traitées. Nous sommes dans un déni très français du racisme, qui fait rejouer le clivage entre progressistes et conservateurs.

D’où vient la rhétorique de Donald Trump qui se présente comme le garant de « la loi et de l’ordre » ?

De par son éducation, sa culture politique, Trump est quelqu’un qui surjoue le côté paternaliste, autoritaire, des années 1950-1960. Il a repris à son compte toute une rhétorique de la Nouvelle Droite, cette branche conservatrice du parti républicain qui est née d’abord avec Nixon, puis Reagan, dans une société bouleversée par les contestations étudiantes et africaines-américaines. C’est comme cela que Nixon se fait élire président en 1968, au terme d’une année incroyable de contestations et d’assassinats politiques. Nixon défend dans ses discours les « honnêtes gens », qui ne peuvent pas manifester et qui veulent qu’on respecte la loi. Trump sait que son électorat est issu des classes populaires et moyennes blanches qui sont contre les débordements des minorités. Trump est aussi quelqu’un qui n’a absolument pas envie de changer les choses dans la police. Il a toujours flatté les syndicats et les policiers. « Je vous couvre », leur assure-t-il. Ils font partie de sa clientèle, comme les propriétaires d’armes à feu et l’armée. Même s’il est obligé de dire que les images de la mort de George Floyd sont insupportables, il n’a rien à proposer. C’était déjà le cas après la tuerie de Parkland en Floride en 2018 [une fusillade dans un lycée qui avait fait 17morts]. Il a réagi mais n’avait rien à dire. Il ne peut pas aller à l’encontre de sa clientèle, ni remettre en cause la détention des armes à feu. Sa stratégie est de conserver la même base politique et de décourager les autres de voter.

Quelle lecture faites-vous des gestes symboliques des manifestants ?

Le geste de mettre un genou à terre (« to take a knee ») reprend des pratiques de pénitence très anciennes. On retrouve déjà ce geste dans la littérature abolitionniste. Cela vient de la pénitence propre à la piété baptiste, celle de Martin Luther King qui s’est agenouillé en 1965 à Selma, en Alabama, pour prier. Le quarterback Colin Kaepernick avait choisi ce geste en 2016 pour protester contre les violences policières d’une manière respectueuse et digne pendant l’hymne national. Aux Etats-Unis, il existe un sacré autour du drapeau et de l’hymne national. Son geste a créé un scandale énorme et a mis fin à sa carrière en NFL [la ligue américaine de football]. L’ironie de l’histoire, c’est que le policier Derek Chauvin a mis son genou sur le cou de George Floyd. Je ne sais pas si on aurait retenu ce geste s’il ne l’avait pas fait. Ses derniers mots, « I can’t breathe », rappellent ceux d’Eric Garner, filmé en 2014 lors de son arrestation pour vente illégale de cigarettes à Staten Island par plusieurs policiers, dont un qui l’étrangle à mort. Les policiers n’ont pas été condamnés, simplement licenciés. Ce cri de détresse est devenu le slogan de l’injustice qui étouffe.

En tant qu’universitaire français et homme blanc, comment appréciez-vous votre position d’autorité ?

Avec beaucoup de modestie. J’essaie d’utiliser ma position marginale et périphérique dans le champ académique pour justement avoir un point de vue décalé, comme nos collègues américains quand ils travaillent sur la France. A propos des questions raciales, l’historien Pascal Blanchard, spécialiste de la colonisation avait cette formule : « Il y a des choses qu’on ne comprendra jamais. » Il faut écouter, prendre en compte l’aspect émotionnel. L’extrême violence de la scène de la mort de George Floyd vue par une personne de couleur victime de racisme, on a du mal à comprendre ça. Comme chercheur, on doit rendre compte de ce qui se passe dans toute sa dimension, dans toute sa complexité.

 
Entretien publié dans le numéro de juillet 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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Publiée dans un format bilingue, en français et en anglais, la revue France-Amérique s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la culture française et à l’amitié franco-américaine.

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