Éditorial

Plus ça change…

... plus c’est la même chose ! La France contemporaine serait-elle plus immuable qu’elle ne le paraît ? On ne peut comprendre le pays si on ignore sa longue histoire.
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© Antoine Moreau-Dusault

On voit mieux de loin et par le regard de l’autre. Pour comprendre les Etats-Unis d’aujourd’hui, Alexis de Tocqueville fournit des clés anciennes qui ouvrent encore bien des portes. Qui sont les Tocqueville américains qui regardent la France au fond des yeux ? Avant tout, ce sont des historiens francophiles, comme Steven Kaplan, David Bell ou Robert Darnton, que le XVIIIe siècle passionne. Mais la France ne peut se comprendre exclusivement au travers du siècle des Lumières : sans connaissance du passé, notre présent est illisible.

Essayons de repérer quelques-unes de ces tendances qui rendent notre nation immuable. Le poids de l’Etat, en premier lieu, maître de nos vies quotidiennes depuis Louis XIV. D’abord, l’Etat français est le plus dispendieux en Occident, prélevant et redistribuant plus de la moitié de la richesse nationale. Cette redistribution est-elle efficace ? Nous n’en savons rien car, en l’absence de concurrence significative dans le domaine de la santé, de l’éducation, des transports en commun et de l’énergie, il est impossible de mesurer le bienfondé de nos impositions. Les Français protestent depuis trois siècles, mais ils s’en accommodent et de leur dépendance, ils font un droit : à la santé, aux transports, à la retraite. A la moindre défaillance de leur bien-être, c’est contre l’Etat qu’ils se retournent. « L’Etat, c’est moi », disait Louis XIV. Mais Emmanuel Macron n’est-il pas l’héritier de cette monarchie devenue républicaine ? Il y a cinq ans, il décréta que la France deviendrait une « start-up nation », le lieu de l’initiative privée, ce qu’elle n’est pas devenue malgré le décret tombé du sommet. Aujourd’hui, toujours d’en haut, le même président nous ordonne d’entrer dans l’ère de la sobriété et de la décroissance, sans consulter ceux qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. « Qu’ils mangent de la brioche », aurait dit Marie-Antoinette.

L’économie, de la même manière, ne se comprend que par l’histoire. La France reste dominante dans les branches où elle l’est depuis des siècles : le luxe, la mode, les armes et l’agriculture. Nos grandes entreprises ont hérité des métiers traditionnels, modernisés et mondialisés, mais rien de radicalement nouveau ne bouscule cet ordre de la richesse nationale.

Les querelles idéologiques sont aussi empreintes de notre histoire longue. La gauche française reste ancrée dans ses origines révolutionnaires. Aux fondements de 1789 s’est ajoutée une tradition de socialisme utopique qui apparut, en France, avant Marx, dans les années 1820. La droite ? De son allégeance ancienne envers l’Église catholique, elle a gardé le goût de l’autorité, de la hiérarchie et de l’Etat en majesté. De Gaulle en fut une juste représentation. Cette droite française ne fut jamais libérale, ni sur les mœurs, ni en économie : elle s’accommode de la diversité culturelle et du capitalisme, mais sans les aimer. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de Ronald Reagan à la française.

Autre constante, la querelle permanente entre Paris et les provinces, les Jacobins centralisateurs contre les 35 000 maires, gardiens girondins des libertés locales. Cette querelle de légitimité permanente, depuis les affrontements entre les rois de France et les parlements de province, est silencieuse, mais pas toujours : la rébellion des Gilets jaunes en fut une manifestation.

Rien non plus ne change dans le regard des Français sur l’immigration : la France est un pays d’immigrants qui ne se reconnaît pas comme tel. Les Arabes sont mal accueillis ? Avant eux, les Italiens, les Espagnols, les Portugais et les Juifs ne le furent pas mieux. Dans les années 1920, quand des ouvriers polonais arrivèrent en masse pour remettre en route mines et hauts fourneaux après la guerre, bien que catholiques, aucun prêtre français n’acceptait de leur dire la messe. Mais dès que ces immigrés s’intègrent, on oublie leurs origines : le fils d’un immigré sénégalais est aujourd’hui ministre de l’Education nationale et une Libanaise d’origine, ministre de la Culture. Nul n’en est choqué, puisque l’un et l’autre sont des modèles d’assimilation, aux antipodes d’un multiculturalisme à l’américaine.

Autre tendance longue : le féminisme. L’initiative, française, en revient à Olympe de Gouges, autrice, en 1791, d’une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Quelque peu en avance sur son temps, elle fut guillotinée deux ans plus tard. Simone de Beauvoir n’est-elle pas son héritière directe et la mère de toutes les féministes ?

On ne saurait conclure sans mentionner la place disproportionnée qu’occupent les intellectuels. Aux Etats-Unis, ils sont cantonnés dans leur université et leur discipline ; en France, ils dictent à la télévision le bien et le mal. Tout écrivain se prend pour Voltaire ou Sartre et on les vénère comme tels.

Cette trame de la société française est évidemment brouillée par le monde qui frappe à nos portes, par les innovations technoculturelles comme les réseaux sociaux, mais notre ADN est constant.


Editorial publié dans le numéro de novembre 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.