Beyond the Sea

Alice Guy, la pionnière oubliée du cinéma

L’histoire souffre parfois d’étonnantes amnésies. Pionnière de l’industrie cinématographique, Alice Guy réalisa entre 1896 et 1916 près de 700 films acclamés par un public toujours plus nombreux en France comme aux Etats-Unis. Malgré le retentissant succès de ses créations, elle sombra dès les années 1950 dans l’oubli général. Voici donc une belle occasion de rendre justice à une femme dont la seule faute fut d’avoir un temps d’avance sur son époque.
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Alice Guy (derrière le trépied) sur le tournage de La Vie du Christ – le premier blockbuster et le premier péplum – à Fontainebleau, en 1906. © Collection de la Société française de photographie

C’est peut-être à son éducation transatlantique qu’Alice Guy doit sa singulière personnalité. Ni les pensions austères en Suisse, ni la faillite de son père – homme d’affaires investi en Amérique latine – n’auront raison de la vitalité de cette petite Française dont l’enfance se partage entre Valparaiso, au Chili, et le canton de Genève. Pour ce qui est de son caractère, nul doute que la mort du chef de famille, en 1891, a joué pour une bonne part dans sa combativité. A 17 ans, contrainte d’entrer dans la vie active, elle apprend à Paris la sténodactylographie. C’est ainsi qu’elle devient secrétaire au Comptoir général de photographie, une société qui commercialise des appareils destinés à enregistrer et projeter des images statiques et, depuis peu, mobiles.

Aussi vive que créative, Alice ne tarde pas à se rendre indispensable à Félix-Max Richard, le propriétaire, et à Léon Gaumont, son fondé de pouvoir. Avec eux, elle assiste en April 1895 à Paris à la projection de La Sortie de l’usine Lumière à Lyon. C’est la première démonstration privée de l’invention d’Auguste et Louis Lumière : le cinématographe, qui relègue aux oubliettes le procédé de visionnage individuel mis au point par l’Américain Thomas Edison. La course aux brevets est engagée. Richard et Gaumont s’allient à l’ingénieur Georges Demenÿ pour mettre au point différents procédés. C’est l’âge d’or du « phonoscope », devenu « biographe » puis « chronophotographe » au gré des mois et des innovations techniques.

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Alice Guy à New York, en 1913. © Apeda Studio/Solax Collection
La vedette Olga Petrova dans The Black Butterfly (1916), réalisé par Burton L. King et produit par Alice Guy. © Wisconsin Center for Film and Theater Research

Secrétaire et cinéaste à mi-temps

A présent que le cinéma est né au monde, il faut pour alimenter le rêve collectif produire des films. Gaumont est trop accaparé par la mise au point d’appareils de plus en plus fiables, sûrs et performants pour s’intéresser à ce sujet. Aussi, quand Alice Guy fait valoir qu’elle pourrait mettre son expérience du théâtre amateur au service de la production de courts métrages, son employeur accepte à condition que son courrier n’en pâtisse pas. En 1896, alors âgée de 23 ans, notre « directrice de prises de vues » réalise son premier film intitulé La Fée aux choux. C’est un petit divertissement de 51 secondes pour Alice Guy, mais un bond de géant dans l’histoire du cinéma qui jusqu’alors se contentait de saisir sur la pellicule des scènes de vie. Pas moins de 80 copies de la bobine seront vendues aux « tourneurs » forains et particuliers aisés.

S’ensuivent plus de cent films d’imagination toujours plus élaborés et longs, dont La Vie du Christ, un péplum en plusieurs épisodes d’une grande complexité – 25 décors et plus de 100 figurants – dont la durée totale dépasse 33 minutes. Le film triomphe au point qu’il éclipse, lors de sa sortie en 1906, les productions des frères Lumière et de Georges Méliès. Mais le succès crée des jalousies. A présent qu’il est admis de tous que le cinéma est une activité créative et lucrative, d’autres tentent de prendre la place d’Alice. Sa persévérance et sa patience face à l’hostilité de certains collègues masculins seront récompensées : elle devient en 1906 actionnaire de la Société des Etablissements Gaumont.

L’aventure se poursuit au-delà des mers

A l’âge de 33 ans, Alice Guy épouse Herbert Blaché, un Anglais polyglotte employé lui-même par Gaumont pour intensifier les ventes des appareils les plus récents, dont le « chronophone », qui permet de synchroniser un projecteur et un phonographe. En 1907, Blaché est mandaté aux Etats-Unis pour faire résonner le nom de Gaumont sur la côte est. Alice quitte à regret son pays natal… Son avenir lui apparaît désormais comme celui d’une épouse et d’une mère de famille. Mais en 1910 – sa fille fête cette année son deuxième anniversaire – elle revient au cinéma et crée sa société de production à New York : la Solax Film Company. Elle profite d’abord des plateaux de Gaumont à Flushing, dans le Queens, puis fait construire son propre studio. Alice Guy-Blaché n’a en effet rien perdu de sa maîtrise : ses premiers films tournés sur le sol américain rencontrent un énorme succès commercial.

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Alice Guy (à gauche) sur le tournage de Sa grande aventure, avec l’actrice américaine Bessie Love, dans les Everglades en 1918. © Courtesy of Anthony Slide

D’un film d’une bobine (10 à 15 minutes) par semaine, Alice passe à la production hebdomadaire de deux longs métrages, faisant d’elle la seule femme du pays à gagner plus de 25 000 dollars par an. Elle est riche, célèbre, respectée de tous… et mère pour la seconde fois. En 1912, le couple Blaché s’installe dans le New Jersey, où la Solax fait édifier à Fort Lee le plus grand studio des Etats-Unis, tant et si bien qu’Herbert quitte la société Gaumont pour codiriger les affaires de son épouse. Ce rapprochement marque le début d’un long déclin. Non seulement Herbert est un piètre trésorier, mais il a la fâcheuse manie de s’amouracher des actrices employées par sa femme. Comme si un malheur ne suffisait pas, Hollywood, avec ses 350 jours de soleil par an, s’impose peu à peu comme le principal foyer du cinéma. En 1918, le couple se sépare tandis que les dettes de la Solax s’accumulent. Alice doit vendre son studio puis finalement tous ses biens. En 1922, ruinée, divorcée et meurtrie, elle n’a d’autre choix que de regagner la France avec ses deux enfants.

Clap de fin

A son retour dans son pays natal, Alice n’a que 49 ans. Pourtant, après quelques tentatives pour renouer avec le cinéma, il lui faut admettre que sa carrière est bel et bien terminée. Personne ne s’intéresse aux scénarios qu’elle continue d’écrire, non plus qu’au manuscrit de ses mémoires, refusé par tous les éditeurs. Quant aux films qu’elle a produits et qu’elle tente de faire reconnaître, ils ont pour la plupart été enregistrés sous le nom de sa société ou, pire, de ses assistants. Son installation définitive aux Etats-Unis, avec sa fille, en 1964, n’y changera rien. Alice Guy vieillit dans l’ombre grandissante de l’oubli. Le 24 April 1968, elle s’éteint à l’âge de 94 ans dans le New Jersey – terre de son ancienne gloire – avec pour seul regret de n’avoir pas été sacrée de son vivant « première femme cinéaste au monde ».

Au centre de l'écran

Négligée au crépuscule de sa vie, Alice Guy connaît aujourd’hui un regain de popularité. En 2011, elle recevait à titre posthume un prix de la Directors Guild of America. Quelques années plus tard, en 2018, elle faisait l’objet du documentaire Be Natural de Pamela B. Green, coproduit par Jodie Foster et Robert Redford et présenté au festival de Cannes. Plus récemment, Rowman & Littlefield vient de rééditer en anglais ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma, publiés chez Denoël en 1976 (et réédité par Gallimard le 16 juin prochain) et traduits par sa fille et sa belle-fille. Et le 28 juin prochain sortira la version anglaise d’Alice Guy, la bande dessinée biographique que lui ont consacrée en 2021 Catel Muller et José-Louis Bocquet. Enfin, une place du 14e arrondissement de Paris et un cinéma sur le campus de Yale portent désormais son nom !

 

Article publié dans le numéro de mai 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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