Éditorial

Deux pays, d’un seul pas

Les mots diffèrent, mais les idées qui définissent depuis deux siècles la politique en France et aux Etats-Unis se recoupent étrangement. Quel que soit le nom que nous choisissons de leur donner, la gauche et la droite restent le fondement de nos démocraties.
© Antoine Moreau-Dusault/France-Amérique

La date du 11 septembre 1789 n’est pas passée à la postérité. C’est regrettable car ce jour-là, les représentants de la nation française, réunis à Versailles en Assemblée constituante, se répartirent pour la première fois de l’histoire en deux camps : la droite et la gauche. Spontanément, à droite, allèrent siéger les députés favorables à une monarchie absolue. Et à gauche, se regroupèrent ceux qui étaient favorables non pas à une république, encore prématurée pour la France (la Première République ne sera votée que trois ans plus tard), mais à une monarchie constitutionnelle.

Cette distribution spontanée devait correspondre à une psychologie collective puisque dans toutes les nations, à commencer par les Etats-Unis, la même division s’est imposée sans interruption depuis le XVIIIe siècle. Les noms des partis peuvent changer mais leurs inclinations, non. La droite française est restée à droite, plutôt conservatrice, avec des nuances verbales qui épousent les circonstances du temps et les mutations de la société. La gauche, elle, est restée la gauche avec une même prédilection pour le progrès ou sa conception du progrès. Il en va de même aux Etats-Unis. Là aussi, le vocabulaire et la société ont changé, mais il n’en reste pas moins que le Parti républicain est de droite et le Parti démocrate de gauche.

Derrière cette persistance, cette similitude entre nos deux pays, la substance de ce qu’est la droite et de ce qu’est la gauche évolue incessamment. Mais à l’exception de la guerre de Sécession, on peut démontrer que les droites et les gauches françaises et américaines avancent d’un même pas, sous couvert d’étiquettes distinctes. La droite, tout d’abord. Si l’on essaye de se dégager du fatras idéologique qui encombre tout discours politique, on peut ramener la droite à une notion essentielle, celle d’identité. Vue de droite, la nation est unie ou doit le devenir. Elle est unie par la civilisation, la culture, la religion et l’adhésion à un même système de valeurs, voire dans le cas des Etats-Unis, par les origines ethniques. Il s’agit évidemment de mythologie, car le « Français authentique » n’est pas plus facile à définir que l’« Américain authentique ». Mais dans les deux cas, cette recherche d’une authenticité identitaire est, me semble-t-il, le fondement dans nos deux pays de ce que l’on appelle la droite.

On peut tenter, de la même manière, d’isoler le noyau dur de ce que l’on classe, en France et aux Etats-Unis, à gauche. Celle-ci est plus ouverte à la diversité, culturelle ou sociale, et les politiques de gauche favorisent cette diversité, que ce soit par l’immigration ou dans l’éducation. Ce penchant pour la diversité, ou non, éclaire aussi les politiques étrangères de nos deux pays. Français comme Américains de gauche seront plus attentifs au sort des nations étrangères et particulièrement de leurs minorités. A gauche aussi, de tradition, on est plus attentif à l’égalité réelle et pas seulement à l’égalité de droit. Ce qui, dans nos deux pays, conduit la gauche à des politiques dites sociales, une revendication de justice que la droite trouve discriminatoire.

On m’objectera une simplification excessive de l’histoire et de la vie politique de nos deux nations. Mais si l’on veut bien reclasser les prises de position et les politiques suivies, comme en 1789, elles retombent bien dans une catégorie ou dans l’autre. Les similitudes entre les idéologies respectives sont plus fortes que les différences évidemment coloriées par l’histoire. On m’objectera aussi que la dichotomie droite-gauche ne fait pas de place au centre. Mais si, en France comme aux Etats-Unis, des dirigeants politiques ont toujours tenté de se situer au centre ou de s’imposer comme une troisième voie, force est de constater qu’aucun n’y est jamais parvenu. Le centre tombe inéluctablement à droite ou à gauche, ou bien il disparaît. Cela a toujours été le cas des candidats de tiers partis aux Etats-Unis et des partis centristes en France.

Sautons de l’an 1789 à l’actualité immédiate. Donald Trump, par exemple, s’inscrit-il dans notre partage droite-gauche? Oui, évidemment, puisqu’il poursuit la tradition droitière du culte de l’identité nationale, mâle et blanche de préférence. Il a son presque parfait équivalent dans le parti de Marine Le Pen, dit Rassemblement national. Je parle ici des valeurs et non pas des comportements ; je ne juge ni ne condamne, mais je constate. Pareillement, la gauche américaine et la gauche française pratiquent un même culte de la diversité. Elles sont l’une et l’autre plus attentives au sort des moins favorisés, qu’il s’agisse des citoyens, des immigrants ou des minorités opprimées, partout dans le monde.

Bien entendu, chacun à droite et à gauche niera cette dichotomie. Chacun sera tenté de taxer l’autre de populiste. Mais ces qualificatifs n’ont pas de signification : ce sont des habillages rhétoriques destinés à disqualifier l’adversaire. En revanche, si l’on accepte ma lunette simplifiée d’une analyse droite-gauche, elle permet, me semble-t-il, de mieux voir la réalité. C’est une lunette très imparfaite, mais mieux vaut une lunette imparfaite que pas de lunette du tout. Voici en tout cas celle que je propose pour une année 2024 qui sera riche en élections et retournements politiques, en France comme aux Etats-Unis.


Editorial publié dans le numéro de février 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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