Perspectives

Français et Américains au travail : pareils mais différents

Français et Américains semblent similaires. Pourtant, lorsqu’ils sont amenés à travailler ensemble, des incompréhensions surgissent qui peuvent engendrer de la frustration. A travers leurs expériences professionnelles, Sabine Landolt, entrepreneuse en communication visuelle, et Agathe Laurent, entrepreneuse dans le secteur des études marketing, ont été confrontées à ce problème et ont parfois vécu des situations comiques. Afin de mieux comprendre nos différences, elles ont interviewé cinquante Français et Américains qui ont passé plusieurs années à côtoyer des collègues « de l’autre bord » et ont compilé ces témoignages dans un livre, Pareils mais différents, on fait comment ?, désormais disponible en français et en anglais. Joliment illustré, il propose des solutions pratiques pour toute personne travaillant dans un contexte professionnel franco-américain.
© Rachel Levit Ruiz

France-Amérique : Dans votre expérience, qu’est-ce qui caractérise la culture du travail à la française ? Et américaine ?

Sabine Landolt et Agathe Laurent : La culture du travail aux Etats-Unis se caractérise par sa flexibilité et sa réactivité. On essaie toujours de vous répondre vite, on s’adapte, on change. On propose des solutions. On réfléchit à ce qui est scalable et aux processus à mettre en œuvre pour y arriver. C’est une culture très pragmatique, qui réagit selon les circonstances. Au contraire, la culture en France s’inscrit plus fortement dans un esprit de continuité – on change moins souvent de carrière – et dans une forme de lourdeur : il y a davantage de protocoles, plus d’étapes dans le processus de décision, plus de hiérarchies et d’étapes de validation. D’une certaine manière, c’est aussi plus réfléchi. Au plan individuel, l’approche du travail semble plus émotionnelle dans la culture française qui accorde davantage de place aux relations interpersonnelles et aux discussions privées. Les Français font parfois des réunions juste pour connecter, être ensemble, sans agenda ni prise de décision, ce qui est très déconcertant pour un Américain. Quant aux Français, ils sont frappés par cette culture de l’action, cette recherche d’efficacité constante et cette connexion permanente au travail, une culture qu’ils admirent et détestent tout à la fois.

« Les Français travaillent pour vivre, les Américains vivent pour travailler. » Ce dicton est-il vrai, selon vous ?

Ce dicton est largement fondé du fait de l’organisation structurelle des deux pays. C’est d’ailleurs l’un des chapitres de notre livre. Aux Etats-Unis, sans travail, il est difficile d’avoir accès à une assurance santé ou tout simplement de subvenir à ses charges. En France, la recherche du plaisir et de la qualité de vie sont primordiales et le système le permet. Combien de Français, à ce propos, s’étonnent de voir que leurs vacances n’intéressent pas les Américains ? Et combien d’Américains ne comprennent toujours pas où filent tous ces Français entre midi et 14 heures ? Comme toujours, la simplification paraît stéréotypée, mais les témoignages que nous avons collectés illustrant cette profonde différence sont éloquents et, sincèrement, pas toujours comiques. Ce sujet est en fait très profond et sensible.

Quels autres clichés américains sur les Français au travail sont revenus le plus au cours de vos recherches ? Et sur les Américains ?

Côté français, les clichés portent sur les vacances et la pause déjeuner mais aussi sur le besoin de débattre, de démontrer. Sur la critique systématique : le Français qui dit non mais en réalité, qui fait ! Et l’absence de tabous sur des sujet tels que la politique ou la sexualité. Côté américain, c’est surtout le comportement très casual, très direct. Les superlatifs. Le côté hyper positif : les great, les amazing ! Et aussi les discussions incessantes sur le sport et l’interdiction formelle de draguer. Même si certains clichés disparaissent avec la mondialisation et la génération montante, ou varient selon le type d’entreprises, ils restent profondément ancrés dans nos cultures.

Avec ses congés payés, son système de retraite et ses syndicats, la France est souvent perçue comme un ovni en Amérique. Ce modèle social est-il un objet de désir ou, au contraire, considéré comme un repoussoir par les Américains ?

Rappelons que la protection du travail fait partie de ce modèle. D’après nos témoignages, on peut penser que celui-ci est envié dans une certaine mesure, pour le confort de vie et la stabilité qu’il procure. Les vacances à la française, pour les Américains qui les expérimentent, sont un moyen de recharger les batteries qui devient clairement désirable. Ils en voient l’impact positif sur le travail : « J’ai compris en rentrant de longues vacances pour la première fois que j’avais retrouvé ma créativité, j’étais plus inspiré. Je n’ai plus jamais voulu revenir en arrière », nous a raconté John, qui a travaillé huit ans en France. Mais ces atouts apparents sont également perçus comme des freins au dynamisme économique, tout comme au niveau personnel, un frein à une progression de carrière reposant véritablement sur le mérite.

La France est classée sixième puissance mondiale en travaillant, en moyenne, 35 heures par semaine et avec cinq semaines de congés par an. Comment expliquez-vous ce « miracle » français ?

Il nous semble que la France a une réalité économique à plusieurs vitesses. Beaucoup de Français travaillent bien plus qu’on ne pense. La France produit aussi des cadres très polyvalents et très bien formés. Certaines statistiques la placent en haut de la liste des champions de l’efficacité horaire. Comme quoi, ça motive de guetter ses vacances !

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© Bayrol Jimenez

Le mot « entrepreneur » est d’origine française. Pourtant, un mythe tenace veut que l’esprit d’entrepreneuriat ne fasse pas partie de notre culture française. En tant qu’entrepreneuses franco-américaines, qui des Français ou des Américains a la meilleure culture de l’entrepreneuriat ?

La France se révèle être un incroyable vivier d’entrepreneurs. Jusqu’à présent, certes, la culture du risque est restée plus forte aux Etats-Unis et les opportunités plus nombreuses. Le marché est plus fluide et les investisseurs plus généreux. Les montants des levées de fonds sont largement supérieurs aux Etats-Unis qu’en France. C’est le pays du Yes you can, du Just do it, du Fake it until you make it ! On fait confiance aux personnalités, alors qu’en France on regarde encore un peu trop le CV, si bien que les entrepreneurs français choisissent souvent de venir s’installer aux Etats-Unis. Mais les temps changent et sur ce sujet, tout va très vite. Le soutien politique de la France au secteur de la tech et le foisonnement des pépinières de start-up nous rend plus qu’optimistes sur le fait que l’entrepreneuriat peut aussi faire partie de la culture française.

On oppose souvent le management à la française par l’autorité au management à l’américaine, plus souple, fondé sur la collaboration et l’esprit d’équipe. Auriez-vous des exemples tirés de votre étude illustrant ce propos ?

Oui, beaucoup ! Typiquement, cela transparait sur la prise de décision : le boss français a tendance à décider et imposer sa perspective. L’Américain saura motiver et mobiliser l’ensemble de son équipe pour délivrer les résultats et faire sentir à chacun qu’il a sa part pour y contribuer. Cependant, il faut reconnaître que les efforts sont de plus en plus visibles du côté des Français pour être plus collaboratifs ou pour intégrer les techniques de team building à l’américaine. Ceci est en particulier visible chez les entrepreneurs français installés aux Etats-Unis, qui savent prendre le meilleur des deux mondes avec talent.

De leur côté, les Français fustigent volontiers le modèle capitaliste américain, pourtant incarné par la start-up nation en France. Les mentalités ont-elles évolué en France ?

Historiquement, les Français ont un rapport compliqué à l’argent et au capitalisme hardcore. C’est presque un tabou, on a tendance à critiquer les gens trop riches. En France, on peut encore entendre « salaud de riche » quand une belle voiture vous dépasse sur la route. Imaginez un Elon Musk à la française voulant démocratiser les voyages sur la Lune ! Une telle démesure serait jugée vulgaire, prétentieuse et surtout illégitime par son manque de sens envers l’intérêt collectif, sujet central pour être respecté en France. Mais les succès américains, dans la tech en particulier, font rêver. Beaucoup de nos contributeurs ont réussi ou veulent réussir comme les Américains et assument leurs aspirations matérialistes. A ce titre, le capitalisme peut parfois être bien jugé, associé à des valeurs plus nobles telles que l’entrepreneuriat justement, ou la prise de risque, la créativité, la capacité à mettre en œuvre une idée et à bien s’entourer. Comme nous le disions plus tôt, les exemples inspirants en France – le soutien politique à l’entrepreneuriat, notamment, ou le foisonnement des formations pour créer des entrepreneurs – font que oui, les mentalités changent. Peut-on cependant penser que les Français fustigeront toujours les succès financiers trop rapides ou excessifs ? Probablement.

Les relations entre les genres ont beaucoup évolué. Mais la législation américaine est beaucoup plus stricte sur la question du harcèlement sexuel et a la réputation d’être plus égalitaire concernant l’égalité salariale. En tant que femmes, dans quel environnement vous sentez-vous le plus à l’aise et pourquoi ?

Clairement aux Etats-Unis ! A New York, où nous vivons, il nous semble possible d’avancer nos idées sans être jugées par rapport à notre genre. Sur la question sexuelle, certes, les règles de bonne conduite, plus installées aux Etats-Unis, peuvent paraître excessives. Cependant, elles nous rassurent. Il était d’ailleurs très intéressant d’entendre tous ces hommes français nous raconter leurs cauchemars à ce sujet. La frustration pour eux est énorme : « Je suis devenu un robot privé d’émotions », nous ont-ils dit. Ou encore : « On sait bien que ce n’est pas : vais-je me prendre un procès, mais plutôt quand ? » Pourtant, il y a encore beaucoup à faire pour lutter contre les biais machistes, y compris aux Etats-Unis, où les différences régionales restent très marquées. Sans parler du fameux plafond de verre sur la question des salaires et des évolutions de carrière.

Quels conseils donneriez-vous à un Américain expatrié en France pour adopter la bonne attitude face à sa hiérarchie ? Et vice-versa ?

Notre livre est rempli de tips and tricks pour aider chacun à mieux travailler ensemble. Mais surtout : écoutez, soyez curieux, humble, bienveillant et prenez le meilleur de chaque culture !


Pareils mais différents, on fait comment ? de Sabine Landolt et Agathe Laurent, TBR Books, 2022.

 

Entretien publié dans le numéro d’août 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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