Éditorial

Coups de vent sur la démocratie

S’il nous fallait dater la naissance de la démocratie en Europe et aux Etats-Unis, le 11 septembre 1789 me paraît un choix judicieux : l’apparition du clivage droite-gauche. Une distinction devenue obsolète ?
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© Antoine Moreau-Dusault

Nos livres d’histoire ne le mentionnent pas et nul peuple ne le célèbre. A tort. Ce jour-là, pourtant, les représentants de la nation française, de la noblesse, du clergé et du tiers état, convoqués à Versailles par Louis XVI, décidèrent de la nature du régime qui, désormais, gouvernerait la France. Comme aux Etats-Unis, le principe d’une constitution fut acquis, mais une constitution à elle seule ne fait pas une démocratie. Celle-ci devient authentique seulement quand les électeurs peuvent choisir et arbitrer entre des politiques différentes. Comment choisir ?

Ce 11 septembre 1789, deux semaines après l’adoption de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les représentants de la nation durent arbitrer entre deux conceptions du pouvoir : le pouvoir monarchique absolu du roi tel que l’Europe l’avait toujours connu ou un pouvoir limité par des lois et une constitution. L’Assemblée nationale constituante en décida. Pour faciliter le décompte des voix sur la question du veto royal, les représentants favorables à la monarchie absolue se rangèrent à la droite du président de séance et ceux qui penchaient pour la monarchie constitutionnelle, à gauche. La gauche l’emporta à 673 voix contre 325, avec 11 abstentions. C’est ainsi, de manière quasi anecdotique, que s’imposeront désormais, dans toutes les démocraties du monde et dans tous les débats politiques, ces notions de droite et de gauche.

Les contenus épouseront les circonstances, les cultures locales, les passions intellectuelles, les tensions sociales, mais les principes resteront immuables : sans doute inscrits dans notre psychologie, notre expérience personnelle, notre héritage familial, notre éducation. A droite, on est plutôt conservateur et à gauche, plutôt progressiste. La droite se fonde sur l’initiative individuelle, la gauche préfère la justice sociale. La droite attend de l’Etat qu’il perpétue un ordre stable et prévisible ; la gauche attend de l’Etat qu’il construise de l’équité entre les individus, entre les communautés. Chacun, sans qu’il soit nécessaire de développer plus avant, saura décliner ce partage. Il se trouve statistiquement stable dans toutes les démocraties : les élections s’y jouent toujours entre la droite et la gauche à quelques points près. Eh bien, il nous paraît aujourd’hui, au lendemain d’une élection présidentielle en France, que le 24 avril dernier a clos le cycle qui fut inauguré le 11 septembre 1789. Voici pourquoi.

Emmanuel Macron est-il de droite ou de gauche ? Il a refusé cette distinction et ses électeurs, issus de la droite et de la gauche, aussi. Son adversaire défaite, Marine Le Pen, ne se situe pas plus sur cette ligne de partage classique entre la droite et la gauche : elle préfère se dire souverainiste, voire nationaliste, tandis que ses adversaires la qualifient de populiste. Alors, vers quelle distinction se tourner ? Ce que Macron propose et incarne ? Une société ouverte sur les cultures du monde, sur l’Union européenne, sur l’innovation technique et sociétale. Marine Le Pen ? Elle préfère une France éternelle, immuable, réticente envers les immigrés, les cultures, les normes et les produits venus d’ailleurs. Il y a du Donald Trump en Marine Le Pen : d’ailleurs, elle s’en réclame. De même qu’elle sympathise avec le populisme des dirigeants russes, polonais et hongrois. A l’« élitisme » de Macron, elle a tenté d’opposer le « peuple ». D’où cette appellation de populiste, comme si le peuple était distinct de ceux qui le représentent : là encore, du trumpisme.

De cette idéalisation du peuple découle la préférence pour la démocratie directe – les référendums, par exemple – contre la démocratie représentative, comme si le peuple en soi était plus authentique que ses représentants : une hypothèse que l’histoire ne confirme pas du tout, mais en politique les mythes ont une existence propre. Donald Trump, dans cette épopée populiste, ne serait donc plus une aberration américaine, mais le précurseur d’une nouvelle alternance en démocratie. Si 41,5 % des Français ont voté pour Marine Le Pen, cela implique qu’ils ne se reconnaissent plus dans le choix droite/gauche, mais se rallient à un nouveau partage de la société : les partisans de la société « fermée » (aux autres) contre la société « ouverte » (à tous).

Comment expliquer cette ascension du populisme ? De fait, nos sociétés restent coupées par la moitié, non plus par des options philosophiques, mais par la condition sociale, économique et éducative de chacun. Les électeurs de Marine Le Pen, comme ceux de Donald Trump, de Boris Johnson ou de Viktor Orbán, le peuple de condition modeste, sont attachés par-dessus tout à leur identité, nationale, culturelle et ethnique : la société ouverte sur le grand large ne les tente pas, car ils y perçoivent une perte de leur identité. L’identité est leur patrimoine, faute bien souvent de l’éducation technique et civique qui leur permettrait sans doute de ne pas redouter le changement, de ne pas craindre ou diaboliser les « autres ».

Si tel est bien le fondement du populisme, son enracinement est profond et nul discours critique ne le fera disparaître. Au total, paradoxe apparent, la droite et la gauche de naguère, parce que l’une et l’autre fondées sur la raison, l’une et l’autre issues du siècle des Lumières, se retrouvent dans le même camp. Elles estiment que la raison conduit au progrès. Les populistes, à l’inverse, sont arc-boutés sur leur passion, passion de la nation, voire de la race. Désormais, il nous faudra perpétuer la démocratie sur ce nouveau fondement, une opposition raison/passion, société ouverte/société fermée. Ce ne sera pas simple, mais apprenons de l’autre et évitons l’invective pour continuer à vivre ensemble. Ce serait bien.

 

Editorial publié dans le numéro de juin 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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