Entretien

Séverine Autesserre, l’activiste de la paix

Chercheuse franco-américaine, professeure et directrice du département de sciences politiques de Barnard College à Columbia, Séverine Autesserre est reconnue pour la singularité de ses recherches sur la paix et la guerre, récemment relatées dans son livre Sur les fronts de la paix, publié en français et en anglais. Rencontre avec une pacifiste spécialiste des zones de conflits, notamment la République démocratique du Congo.
© Evan Mann

France-Amérique : Comment êtes-vous passée du statut d’étudiante à la Sorbonne à celui de professeure dans l’une des facultés les plus prestigieuses des Etats-Unis ?

Séverine Autesserre : La sérendipité ! Le hasard a fait que j’ai contribué à une mission de Médecins sans frontières au Congo et que je me suis éprise de ce pays. Puis j’ai bénéficié d’un échange entre Sciences Po à Paris et Columbia à New York. Et me voici présidente du département de sciences politiques dans l’une des rares facultés entièrement féminines du pays. Barnard College est un lieu de paix pour les femmes, étudiantes et enseignantes, puisque la discrimination des sexes aux Etats-Unis est loin d’être dépassée.

Qu’avez-vous appris au Congo qui vous est si cher ?

En France, nous avons des affinités électives avec l’Afrique. Je me suis trouvée particulièrement à l’aise dans ce pays et ses cultures. Mais c’est aussi au Congo que se déroule le conflit le plus long et le plus meurtrier depuis la Deuxième Guerre mondiale. On parle d’au moins dix millions de morts depuis les années 1960. Paradoxalement, il y a peu de recherches sur ce pays, sauf par des universitaires locaux qu’on écoute assez peu en Occident.

On vous définit comme une « activiste de la paix ». Que faut-il entendre par là ?

C’est une tentative de traduire en français l’expression peacebuilder. J’essaie d’être une chercheuse et en même temps de sortir de ma tour d’ivoire pour rester en contact avec les populations affectées par les guerres, que ce soit en Israël ou en Palestine, en Ukraine, au Soudan du Sud, au Burundi, en Colombie, à Chypre ou au Timor oriental. Mon ambition, c’est d’écrire pour changer les choses et nous rapprocher de la paix.

De toutes vos expériences sur le terrain, laquelle vous a le plus marquée ?

Pendant l’un de mes premiers voyages au Congo, en 2003, alors que je travaillais pour Médecins sans frontières, j’ai rencontré une femme qui avait mon âge – je l’appelle « Isabelle » dans le livre. Des miliciens locaux avaient attaqué son village. Ils ont tué de nombreux d’hommes, violé de nombreuses femmes, tout pillé. Ensuite, ils ont essayé d’enlever Isabelle, mais son mari s’est interposé et a dit : « Non, s’il vous plaît, ne la prenez pas, prenez-moi à sa place. » Alors il est parti dans la forêt avec la milice et Isabelle ne l’a jamais revu. Les rebelles ont attaqué le village d’Isabelle non pas pour des raisons liées aux tensions nationales et internationales, comme la guerre entre le Congo, le Rwanda et l’Ouganda, qui faisait à cette époque l’objet d’efforts de paix. Mais parce que les rebelles voulaient s’emparer des terres dont avaient besoin les villageois pour produire de la nourriture et survivre. L’histoire d’Isabelle est restée gravée dans mon esprit car elle représente les terribles conséquences des querelles locales que les activistes de la paix étrangers ignorent si souvent, et l’absolue nécessité de résoudre les conflits en s’y attaquant par la base et par le sommet. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’il fallait changer la manière dont on voit et construit la paix.

© Hervé Pinel/France-Amérique

Vous êtes sévère envers les institutions internationales, en particulier celles qui gravitent autour de l’ONU. Vous leur reprochez leur coût, leur ignorance des cultures locales et l’absence de résultats.

C’est vrai. Je désigne de manière ironique ces acteurs institutionnels comme faisant partie d’une grande entreprise que j’appelle « Paix et Compagnie ». Je ne les condamne pas en bloc, mais je suis obligée de constater que de tous les grands processus de paix guidés par cette multinationale, aucun n’a abouti. On ne peut citer aucune réussite. De ces institutions, je dirais donc : peut mieux faire. Elles devraient notamment cesser de consulter uniquement les élites des pays en guerre et écouter plus attentivement le peuple. Au départ, les conflits traités par le haut par Paix et Compagnie sont non pas des luttes nationales, mais des querelles locales pour l’accès aux terres et aux ressources économiques. Mais Paix et Compagnie, au lieu de se rapprocher du terrain, tend à considérer que les experts internationaux, cher payés, en savent forcément plus que les experts du pays d’intervention.

Vous aimez les métaphores : vous dénoncez Paix et Compagnie, mais êtes vous-même citoyenne de « Peaceland » – du nom de votre deuxième livre, publié en 2014 – où se côtoient les professionnels de la paix.

Certes, mais je suis à la fois une insider et une outsider. Je cohabite avec les diplomates et les experts, mais je passe l’essentiel de mon temps avec les assemblées locales et les ONG qui essaient de résoudre les conflits à la base. Le contraste entre ces deux mondes est saisissant.

En concluez-vous que les organisations non gouvernementales sont plus exemplaires, plus efficaces ?

Je serais plus nuancée. Tout dépend des individus qui se consacrent à la paix, que ce soit dans les grandes institutions internationales ou dans les organisations non gouvernementales. Je n’oppose pas institutions et ONG. Ma position est que pour construire la paix, il faut combiner les approches : l’intervention par le haut des experts internationaux, mais aussi l’intervention par le bas, en s’approchant des organisations de solidarité locale. J’ai constaté au Congo combien tous les conflits étaient d’abord locaux, alors que les institutions internationales y traitent de la guerre comme d’un ensemble, sans prendre en considération les nuances et les cultures locales.

Il se trouve que le Congo a organisé en décembre dernier ses élections présidentielles, législatives, provinciales et municipales. Pourtant, vous contestez que la démocratie puisse apporter la paix dans les pays en conflit.

La démocratie ne se résume pas à des élections. Dans les pays en conflit, les institutions internationales fétichisent les élections en négligeant qu’en amont, il n’y a ni liberté d’expression, ni liberté de faire campagne. Pire, les élections contribuent souvent à exacerber les conflits locaux.

Dans les deux grands conflits qui nous occupent tant en ce moment, en Ukraine et à Gaza, votre approche locale modeste, par la construction de solidarités de proximité, vous paraît-elle adéquate ?

Oui, au risque de surprendre. Les rares expériences de coexistence pacifique entre Palestiniens et Israéliens se sont accomplies au sein d’associations locales, au niveau de villages. Avec des résultats. Pareillement, les activistes de la paix que j’ai pu rencontrer en Ukraine estiment eux aussi que l’approche de la paix par le bas est possible et nécessaire. Non pas à la place de l’approche par le haut, mais en complément indispensable.


Sur les fronts de la paix : Guide de l’activiste pour un monde nouveau
de Séverine Autesserre, traduit de l’anglais par Stanislas de Haldat, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2023.


Entretien publié dans le numéro de février 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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