Entretien

« Pour Tocqueville, la démocratie est un combat de tous les jours »

Les enseignements d’Alexis de Tocqueville sont plus d’actualité que jamais. Depuis son voyage aux Etats-Unis et la publication de De la démocratie en Amérique en 1835-1840, le penseur français nous met en garde contre la fragilité de nos démocraties, des constructions aussi essentielles que fragiles, jamais réellement acquises. Entretien avec l’historien Olivier Zunz, professeur à l’université de Virginie et auteur d’une biographie de Tocqueville.
© Hervé Pinel

France-Amérique : Tocqueville ne cesse d’être cité depuis les origines, mais son actualité varie selon les circonstances…

Olivier Zunz : Oui, pendant la guerre froide, on citait avant tout sa prophétie sur un monde futur dominé par deux grandes puissances, les Etats-Unis et la Russie. Et quand un régime autoritaire s’effondre, par exemple avec la chute de l’U.R.S.S., on se souvient que Tocqueville annonçait, dans son livre L’Ancien Régime et la Révolution, que « le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer ».

L’œuvre de Tocqueville est si nuancée qu’elle donne lieu à des interprétations variables. Par exemple, qu’entend-il au juste par « démocratie » ?

Pour Tocqueville, la démocratie n’est pas seulement une mécanique institutionnelle, mais l’égalité des conditions. Dans ses écrits, les termes égalité et démocratie sont interchangeables. Son voyage en Amérique en 1831-1832 est, à cet égard, déterminant. Ce jeune homme, issu par ses deux parents de la haute noblesse française, estimait jusque-là que l’égalité était à éviter, car elle conduirait à un nivellement social et culturel vers le bas. Parvenu aux Etats-Unis, il découvre une société tout autre, où l’égalité est une source de liberté individuelle qui permet à chacun de se réaliser au mieux de ses aspirations. L’égalité que Tocqueville jugeait négative lui apparaît soudain comme positive : c’est un complet retournement qu’il fera ensuite partager aux Français.

Bien des commentateurs de Tocqueville estiment qu’il se rallie à la démocratie à contrecœur…

Tocqueville fait toujours part de ses doutes, il n’est pas dogmatique. Mais sa conviction est faite : la démocratie lui paraît certaine et souhaitable ; les régimes monarchiques lui semblent condamnés. Dans sa carrière politique, comme député de la Manche puis ministre des Affaires étrangères, cohérent avec ses convictions, il sera toujours républicain.

Donc, selon Tocqueville, l’histoire a un sens. Est-il influencé par les grands théoriciens progressistes de son temps, Auguste Comte, Friedrich Hegel et Karl Marx ?

Sans doute Tocqueville est-il de son temps, mais on connaît mal ses sources d’inspiration parmi ses contemporains. Il est certain qu’il n’a jamais lu Marx. Il a brièvement fréquenté les saint-simoniens, une sorte de confrérie progressiste qui pensait changer le monde par la technique. Comme les saint-simoniens, Tocqueville est un homme du concret, pas un rêveur théorique.

Pourtant, il ne s’intéresse pas à l’économie…

Exact, l’économie est absente de ses réflexions. On ne sait même pas s’il a lu Adam Smith, l’économiste le plus influent du monde anglo-saxon à cette époque. Mais Tocqueville est sensible à la pauvreté urbaine telle qu’elle apparaît dans les villes aux marges de l’industrialisation. Il écrit sur ce sujet et se rallie au catholicisme social de Félicité de Lamennais, dont les publications sur la misère du peuple seront une source du socialisme français. Mais Tocqueville était hostile aux socialistes en raison de leur extrémisme : il se voulait modéré en tout.

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Olivier Zunz. © Dan Addison/University of Virginia

Ne s’est-il pas montré un peu moins modéré à propos de la conquête de l’Algérie ?

Tocqueville, comme tous les Français de son temps, est favorable à la colonisation de l’Afrique, qui commence en 1830. Pour lui, l’Algérie est l’équivalent de l’Ouest américain, le champ d’expansion naturel des énergies françaises. Il estime la cohabitation possible avec des populations arabes peu nombreuses. Mais il n’est pas raciste : il n’entend pas exterminer les Arabes à la manière des Indiens d’Amérique, ni les réduire en esclavage comme les Noirs. Il faut noter que Tocqueville sait changer d’avis quand les faits contredisent ses opinions. En 1857, lorsqu’éclate la révolte des Cipayes contre la colonisation britannique en Inde, suivie d’une violente répression, il admet que la domination coloniale n’est au fond pas souhaitable.

Tocqueville, député et journaliste influent, luttera contre l’esclavage mais, paradoxalement, il mentionne à peine la condition des Noirs aux Etats-Unis…

Tocqueville est loin d’avoir tout vu en Amérique. Il a traversé le Sud rapidement, sans même visiter une plantation. Donc il parle peu de l’esclavage, mais cela ne lui interdit pas des intuitions justes : il envisage une guerre civile entre les Blancs et les Noirs et même un éclatement de l’Union sur la question de l’esclavage. En revanche, il connaît mieux les Indiens qu’il rencontre à plusieurs reprises, il respecte leur civilisation et il est indigné par leur expulsion à l’ouest du Mississippi. L’absence de racisme chez Tocqueville est, pour l’époque, tout à fait remarquable. Il s’opposera à son ancien secrétaire Arthur de Gobineau, auteur d’une théorie à sensation sur les races, livre de chevet des nazis et de l’extrême droite au XXe siècle.

Il y a autre chose que Tocqueville ne voit pas en Amérique : les revivals religieux orchestrés par des églises dissidentes.

C’est en effet étonnant, car son voyage et son itinéraire coïncident avec une grande effervescence religieuse. Son catholicisme lui interdirait-il de comprendre les mouvements évangéliques ? La religion pourtant tient une grande importance dans sa vie : sa foi personnelle semble fragile, mais il militera incessamment pour la réconciliation entre l’Eglise et la démocratie; il voudrait voir se développer une vraie concurrence entre un enseignement laïc et l’enseignement sous tutelle de l’Eglise.

Tocqueville, après avoir écrit De la démocratie en Amérique, ne retournera jamais aux Etats-Unis, au contraire de La Fayette, par exemple. Comment cet unique séjour influencera-t-il le reste de sa vie ?

Il n’y retournera pas, mais sa découverte des Etats-Unis éclairera toute son œuvre. Lorsqu’il écrira son second grand ouvrage, inachevé, sur la Révolution, il oppose la France de l’Ancien Régime à la démocratie américaine. Les Etats-Unis démontrent qu’une autre société est possible, où le despotisme de l’Etat est contenu par les corps intermédiaires. En France, ces corps intermédiaires étaient la noblesse et les parlements régionaux, les élus locaux, tous attaqués et détruits par la monarchie, la Révolution et Napoléon Ier avec une remarquable continuité. C’est ainsi qu’en France, les libertés ont été anéanties par une administration centrale toute puissante. Aux Etats-Unis, à l’inverse, le fédéralisme et surtout la vitalité des associations, laïques et religieuses, garantissent la liberté individuelle. Ce modèle américain inspirera Tocqueville, alors député, en 1848 : il soutient le passage de la monarchie à la république, s’appuyant sur l’exemple des Etats-Unis pour persuader le Parlement qu’une république peut marcher. Associé à la rédaction de la Constitution républicaine de 1848, il sera mis en échec sur la création d’un Sénat mais soutient le principe de la non-réélection du président : la Constitution n’autorisera qu’un mandat, ce qui incitera le président Louis-Napoléon Bonaparte, non renouvelable, à se proclamer empereur sous le nom de Napoléon III.

En France, Tocqueville est l’emblème du libéralisme. Mais que devons-nous en retenir ?

C’est un libéralisme très français, dans la ligne de Montesquieu et Condorcet, distinct du libéralisme classique américain, qui est plus attaché à l’économie de marché. De cela, Tocqueville ne parle pas : son libéralisme est politique, une incitation permanente à la modération. Mais le plus important aujourd’hui, à le relire, est combien la démocratie lui paraît une construction aussi fragile qu’essentielle. Elle n’est jamais acquise. Tocqueville n’aurait pas été surpris par l’échec des mouvements de démocratisation dans le monde arabe ou en Russie. Il n’aurait pas été surpris par l’attaque du 6 janvier 2021 contre le Capitole américain. Pour Tocqueville, la démocratie n’est jamais acquise, mais toujours un combat.


Tocqueville : L’homme qui comprit la démocratie d’Olivier Zunz, traduit de l’anglais par Alexia Blin, Fayard, 2022.


Entretien publié dans le numéro de février 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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