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Histoire

W.E.B. Du Bois à Paris : une exposition contre les clichés racistes

En 1900, trente-cinq ans seulement après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis, l’éminent sociologue travaillait avec l’Exposition universelle de Paris pour mettre en lumière la nouvelle liberté et les progrès rapides des Noirs américains. Mais la France de la Belle Epoque était plus intéressée par l’expansion coloniale que par l’émancipation sociale – c’est le sujet d’une exposition actuellement présentée au Cooper Hewitt de New York.
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W.E.B. Du Bois à New York, en 1946. © Carl Van Vechten

En 1999, à la fin du siècle, l’idée du nouveau millénaire éveillait plus d’angoisse que d’enthousiasme. Le bug de l’an 2000 faisait planer sur la nouvelle année la menace du chaos dans un monde digital. Quelle différence avec le siècle précédent, où plus de 50 millions de personnes se pressèrent à l’Exposition universelle de Paris en 1900, une extravagance Art nouveau pour célébrer les succès du siècle passé et la promesse d’un avenir radieux. (L’attraction la plus populaire fut de très loin le Palais de l’électricité, où une centrale à charbon alimentait quelques 6 000 ampoules.)

Une quarantaine de nations avaient construit des pavillons censés souligner leur importance artistique, industrielle, économique et sociale dans un espace international. Le pavillon des Etats-Unis était une imposante structure sur le quai d’Orsay, son dôme surmonté d’un large aigle en or. Mais il y avait une seconde présence américaine le long de la Seine. A bonne distance du principal pavillon américain se trouvait un espace partagé nommé le Palais des congrès et de l’économie sociale, qui visait à mettre en valeur différentes œuvres de bienfaisance. Là, remisée entre les organismes français d’entraide, l’assurance d’Etat allemande et la Société internationale de la Croix-Rouge, se trouvait L’Exposition des Nègres d’Amérique.

Bien qu’approuvée et financée par le Congrès, cette exposition devait dès le départ se dérouler dans un lieu séparé du pavillon américain. Thomas J. Calloway, un avocat afro-américain et l’un des douze commissaires américains chargé de l’Exposition universelle, était à la tête du projet, mais le vrai cerveau derrière cette entreprise était William Edward Burghardt Du Bois. Ce pionnier de la sociologie, déjà une autorité sur les questions raciales, allait devenir l’un des fondateurs de la National Association for the Advancement of Colored People.

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Paris, une scène internationale

W.E.B. Du Bois parlait français et s’empara de l’idée de progrès porté par l’Exposition universelle afin de donner une place de choix aux Noirs américains. Son but était de montrer à un public international les avancées économiques et sociales d’un peuple récemment émancipé par sa seule persévérance. C’était, selon lui, « une tentative de donner, dans une forme aussi méthodique que compacte, l’histoire et la condition actuelle d’un large groupe d’êtres humains ». Il ajoutait que « tout avait été planifié et exécuté par des Nègres ». Ainsi, il rejetait implicitement les rhétoriques racistes blanches, encore amplement répandues après la guerre de Sécession, la terreur du Ku Klux Klan et toutes autres formes d’oppression. Plus d’un siècle plus tard, l’historien noir Henry Louis Gates Jr. appellera cette exposition « une déclaration de guerre contre les stéréotypes racistes ».

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L’Exposition des Nègres d’Amérique à l’Exposition universelle de Paris, en 1900. © Library of Congress
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Un cours de dentisterie à Howard University, à Washington, vers 1900. © Library of Congress
Les sœurs de l’ordre afro-américain de la Sainte Famille, à La Nouvelle-Orléans, vers 1899. © Library of Congress
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« Population citadine et rurale, 1890. » © Library of Congress
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« Les métiers des Nègres et des Blancs en Géorgie. » © Library of Congress
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Des étudiants en calcul infinitésimal à Fisk University, à Nashville, vers 1899. © Library of Congress
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Apprenties enseignantes et leurs professeures à Fisk University, à Nashville, vers 1890-1906. © Library of Congress
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Un drugstore dont le propriétaire est noir, à Commerce, en Géorgie, vers 1899-1900. © Library of Congress

Une photographie de l’exposition montre un espace dans un coin où sont entassés 63 graphiques, 500 prises de vues et un grand nombre de cartes et de plans. Les photos montrent une bourgeoisie afro-américaine éduquée et élégante, allant à l’université, apprenant la dentisterie, utilisant un microscope ou une presse typographique, ou jouant au base-ball – « ce qui n’était guère la norme dans la pensée américaine », explique Du Bois, faisant allusion au préjugé de l’époque selon lequel tous les Noirs vivaient dans la misère et la servitude. Sur des étagères, quelque 200 livres publiés par des auteurs noirs et des exemplaires de journaux et de magazines publiés par et pour la communauté noire. Il y avait également plus de 350 brevets octroyés à des inventeurs noirs durant les trois décennies précédentes et une copie du Code noir de l’Etat de Géorgie, des lois s’appliquant aux Afro-Américains depuis l’époque coloniale jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Pièce centrale du projet, les infographies conçues par Du Bois et ses étudiants de l’université d’Atlanta – des diagrammes réalisés à la main sur de larges panneaux qui utilisent formes, lignes et couleurs pour créer une représentation statistique. Une infographie sur les Etats-Unis montre la « population citadine et rurale, 1890 ». Une autre, avec un graphique en éventail multicolore, présente « les métiers des Nègres et des Blancs en Géorgie » – à l’époque l’Etat avec la plus importante population noire. Il prouve une répartition quasi similaire, avec 62 % des Noirs et 64 % des Blancs travaillant comme fermiers ou dans les mines, et 1% des Noirs et 4 % des Blancs dans les « professions ». Une autre encore utilise des barres verticales pour montrer la progression vertigineuse du nombre d’enfants afro-américains inscrits dans le système scolaire public entre 1870 (10 351 enfants) et 1887 (180 565).

De nombreuses infographies ont des titres en français et en anglais, et certaines seulement en français. L’une, intitulée « Propriétés contribuables des Nègres dans trois Etats des Etats-Unis », analyse les impôts sur la propriété payés par les Afro-Américains en Virginie, en Caroline du Nord et en Géorgie pour un total de 34 894 684 dollars, ou 180 786 290 francs. Un graphique sur l’illettrisme montre les Noirs américains bien en-dessous de la Russie, de la Roumanie et de la Serbie, mais plus haut que l’Italie, l’Autriche et la France. Un livre publié récemment, Black Lives 1900: W.E.B. Du Bois and the Paris Exposition, compare « la vibrante palette de ces compositions » au fauvisme et au cubisme orphique, des mouvements abstraits du Paris du début du XXe siècle.

Un accueil mitigé

Présentée à Paris d’avril à novembre 1900, L’exposition des Nègres d’Amérique fut un triomphe, obtenant diverses médailles pour son innovant format multimédia. Mais en termes de retombées médiatiques, le résultat fut décevant. Le premier pavillon d’une Exposition universelle conçu par des Noirs intéressa très peu la presse locale. Aux Etats-Unis, les grands journaux l’évoquèrent à peine. Seules des publications afro-américaines mentionnèrent les travaux de Du Bois, contribuant à la réputation du jeune créateur de 32 ans. (Cornel West, le philosophe et militant afro-américain, l’a récemment appelé « le plus grand universitaire noir dans l’histoire du pays ».) Une fois l’exposition achevée, elle fit le tour d’une poignée de villes américaines, avant d’être installée à la Bibliothèque du Congrès à Washington. Quoique bien pensée et exécutée, la création de Du Bois n’avait pas sa place dans un environnement qui célébrait le colonialisme européen. En plus du pavillon français à Paris, différents espaces était consacrés à des colonies comme l’Algérie, la Tunisie, le Sénégal et l’Indochine.

Une nouvelle exposition au Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum de New York remet ce sujet en lumière. Deconstructing Power: W.E.B. Du Bois at the 1900 World’s Fair ajoute à une sélection des 63 infographies de Du Bois d’autres objets exposés ou associés à l’Exposition universelle de Paris pour montrer que l’image progressiste de l’exposition était loin d’être équitable : le nationalisme et l’impérialisme étaient les forces dominantes à l’œuvre derrière la richesse et le progrès. Alors que l’objectif de Du Bois était un statut égal pour les Afro-Américains, les pavillons coloniaux mettaient l’accent sur l’aspect historique et exotique des populations locales. Pour ne citer qu’un exemple, le pavillon de Madagascar contenait un « zoo humain » : neuf huttes importées de l’île avec 112 « indigènes ».

« Entourés par des attractions mettant en avant la supériorité européenne et dénigrant les colonies africaines et asiatiques comme des sociétés primitives, les cerveaux de L’Exposition des Nègres d’Amérique virent dans l’Exposition universelle une arène dans laquelle attirer l’attention et changer les regards et les cœurs sur l’humanité noire », écrivent les historiens de l’art américains Jacqueline Francis et Stephen G. Hall dans leur introduction à Black Lives 1900. Du Bois ne dévia jamais de sa mission. Sa vie de lutte s’arrêta en 1963, à l’âge de 95 ans, dans son pays adoptif du Ghana – le premier pays africain à gagner son indépendance et à s’affranchir d’une puissance coloniale.


Deconstructing Power: W.E.B. Du Bois at the 1900 World’s Fair
, au Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum de New York jusqu’au 29 mai 2023.

Black Lives 1900: W.E.B. Du Bois and the Paris Exposition, édité par Julian Rothenstein, Redstone Press/D.A.P. Artbook, 2019.


Article publié dans le numéro de février 2023 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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