Je m'abonne

Adeline Dieudonné : une enfance dans la cage aux fauves

Dans son premier roman, publié aux Etats-Unis le 4 février, la Belge Adeline Dieudonné met en scène une jeune fille aux prises avec un père tyrannique, chasseur de gros gibier fasciné par le sang. Récompensé par le prix Renaudot des lycéens en 2018, La Vraie vie révèle une auteure à l’univers singulier, entre malaise et humour noir.

Dans la chambre aux cadavres, une pièce de la maison réservée aux trophées de chasse du père, les yeux jaunes de la hyène fascinent et effraient les enfants. Bravant l’interdit, la narratrice et son petit frère, Gilles, aiment pénétrer dans l’antre de Barbe Bleue pour caresser la défense d’éléphant, observer les têtes de zèbres et le lion dévorant une gazelle. Prédateur fasciné par le sang, le père règne en tyran sur la famille. Quand il reste trop longtemps sans tuer un animal, sa colère déborde comme un fleuve en crue et s’abat sur sa femme, qu’il frappe, au prétexte d’un morceau de viande trop cuit. Tétanisée par la peur, celle que ses enfants surnomment « l’amibe » en raison de sa passivité, ne trouve du réconfort qu’auprès de sa perruche et des chèvres qu’elle élève dans le jardin. Pour échapper à la folie paternelle, la narratrice se réfugie dans l’étude des sciences et se passionne pour Marie Curie. Quand le glacier du quartier meurt dans un stupide (et spectaculaire) accident, traumatisant durablement le petit Gilles, la jeune fille décide de lui rendre son sourire en essayant de créer une machine à remonter le temps.

« A partir de ce moment-là », écrit Adeline Dieudonné, « ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable ». Chronique acide et sans pathos d’une enfance maltraitée dans un lotissement belge, La Vraie vie révèle une auteure qui pose sur le monde un regard singulier, mêlant humour, tendresse et noirceur. Les personnages secondaires — la voisine fée, le professeur de physique et sa femme muette au visage masqué ou le jeune père de famille qui éveille la sensualité de la jeune fille — sont particulièrement réussis et certaines scènes, comme la traque nocturne dans les bois, semblent tout droit sorties d’un film à suspense. Transfigurant le classique récit d’apprentissage, Adeline Dieudonné réussit un premier roman captivant et dérangeant sur l’émancipation et la possibilité de s’extraire de la violence.


=> La Vraie vie d’Adeline Dieudonné, L’Iconoclaste, 2018. 270 pages, 17 euros.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related