The Observer

Lapalissades, fautes de langage et hallucinations auditives

« Poutine » comme le président russe ou comme le plat québécois ? Il n’y a rien de plus facile que de se tromper de cible sémantique, témoigne notre chroniqueur, qui décrypte ces occasions où l’oreille fourche.
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© Hervé Pinel

L’insulte et l’intimidation ne devraient jamais être tolérées. Aussi, lorsqu’un fast-food parisien a récemment reçu des menaces en ligne en raison d’un lien supposé avec le Kremlin et sa guerre contre l’Ukraine, la police française a pris l’affaire très au sérieux. Il s’est rapidement avéré que le restaurant n’avait aucun lien avec Vladimir Poutine ou son régime : sa spécialité était la poutine, mélange québécois de sauce, de fromage et de frites décrit comme une mixture que seuls des consommateurs hérétiques peuvent avaler.

Il n’y a rien de plus facile que de se tromper de cible sémantique. Le jour où les Etats-Unis ont signalé la première transmission de personne à personne du Covid-19, les recherches en ligne sur le « virus de la bière Corona » ont connu un pic, les gens s’inquiétant d’un lien entre une lager mexicaine et le coronavirus. Récemment, une représentante américaine a dénoncé la brutalité d’une soupe espagnole froide – confondant gaspacho et Gestapo – et est immédiatement devenue la cible de plaisanteries en ligne (« Comment ose-t-elle accuser le gaspacho, alors que nous savons tous que la violence vichyssoise est le véritable coupable »). L’auteure de la phrase malheureuse, Marjorie Taylor Greene, a immédiatement été surnommée Marjorie Malaprop, en l’honneur du personnage éponyme et linguistiquement déficient d’une comédie de mœurs britannique du XVIIIe siècle.

Il est vrai que Mme Taylor Greene n’est pas la seule à commettre des malapropismes qui deviennent viraux. De George W. Bush (« holding our allies hostile (hostage) ») à Rick Perry, gouverneur du Texas, se vantant que les Etats américains sont des « lavatories (laboratories) of innovation », de nombreuses personnalités publiques n’ouvrent la bouche que pour retourner leur veste. Le problème est tout aussi répandu en France, où il est aggravé par des hommes politiques ayant une connaissance approximative du champ lexical et de la syntaxe. Un barbarisme commis en 2007 par Ségolène Royal, candidate malheureuse à l’élection présidentielle, qui a utilisé le mot imaginaire « bravitude » au lieu de « bravoure », est encore tourné en dérision. Et l’ancien président Nicolas Sarkozy, fâché avec la grammaire (ils se « batturent » au lieu de « ils se battirent »), sert volontiers d’exemple à ne pas suivre.

En fait, les fautes de langage sont monnaie courante et tout le monde est susceptible de s’emmêler les pinceaux grammaticaux, des présidents jusqu’à la base (ou jusqu’au sommet, selon le point de vue). Certains de ces dérapages sont probablement délibérés – une façon de désamorcer une situation tendue ou de crever une bulle de pomposité (« It’s déjà vu all over again ») ; d’autres sont le produit d’un malentendu, d’une interprétation partielle ou des deux – ce que le psycholinguiste Steven Pinker appelle « ne pas jouer avec un jeu linguistique complet ». Les auteurs de ces actes sont souvent mis en cause par les animateurs de talk-shows et les journalistes, qui fouillent dans le verbiage pour trouver la crasse qui s’y cache.

En France, cette activité a été élevée au rang d’art grâce au prix de l’humour politique. Décerné chaque année par le Press Club de France, ce prix « récompense » les auteurs du mot d’esprit le plus fin – « Les socialistes aiment tellement les pauvres qu’ils en fabriquent » – ou de la gaffe la plus maladroite : « La meilleure façon de résoudre le chômage, c’est de travailler ». On décerne également un prix spécial, le bien nommé prix Nocchio, qui va au plus grand menteur : « Je ne suis pas un fraudeur, juste un contribuable négligent. »

L’un des lauréats habituels n’est autre que Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre dont les salves forment une catégorie à part : les raffarinades. Ses phrases vont de l’éculé – « La route est droite mais la pente est forte » – au carrément bizarre : « Win the ‘yes’ needs the ‘no’ to win against the ‘no’ ! », énoncé en anglais lors d’un débat sur le référendum européen. L’une des spécialités de M. Raffarin sont les lapalissades, ou truismes, comme « Les jeunes sont destinés à devenir des adultes ». Ces clichés doivent leur nom à un aristocrate du XVIe siècle, Jacques de La Palice, qui proférait des platitudes d’une banalité si stupéfiante (« La meilleure façon de dire la vérité, c’est de ne pas mentir ») que sa pierre tombale aurait porté l’épitaphe « S’il n’était pas mort, il serait toujours en vie ». En fait, le malheureux seigneur a été pris à son propre piège : la deuxième proposition se lisait en réalité « il ferait toujours envie », mais l’alternative semblait plus probable. Ainsi, bien que célèbre dans la vie pour ses propres lapalissades, le seigneur de La Palice est devenu dans la mort la victime d’une hallucination auditive, c’est-à-dire d’un mot ou d’un son mal interprété.

L’hallucination auditive elle-même est une certaine forme d’analogie phonétique : l’humoriste américaine Sylvia Wright a décrit comment, enfant, elle écoutait sa mère lire à haute voix une vieille ballade écossaise à propos d’un noble tué au combat. Mais au lieu de « They hae slain the Earl o’ Moray and laid him on the green », Mme Wright a compris que deux personnes étaient mortes : Earl Amurray et Lady Mondegreen. De nos jours, le terme est surtout associé à des paroles de poèmes ou de chansons mal entendues – « I’ve got two chickens to paralyze » (Je dois paralyser deux poulets) au lieu de « two tickets to paradise » (deux tickets pour le paradis) – qui provoquent une rupture entre la parole prononcée et celle entendue. Les raisons réelles de cette déconnexion ne sont pas claires, mais la plupart d’entre nous en ont été les victimes à un moment ou à un autre. Les résultats peuvent être à la fois amusants et surréalistes : imaginez une prison remplie de criminels endurcis vêtus de vêtements féminins bon marché et chantant « Everybody in a wholesale frock » (tout le monde dans une redingote de vente en gros) au lieu de « in the whole cell block » (dans tout le bloc cellulaire).

L’une des causes évidentes de ce phénomène est l’absence de coupures de mots dans le flux de la conversation. Cela pose un problème particulier aux apprenants d’une langue étrangère. Je me suis longtemps demandé pourquoi Edith Piaf évoquait un avion rose, pour finalement découvrir que « l’avion rose » était en fait « la vie en rose ». Oui, les hallucinations auditives existent aussi en français. Techniquement, on les nomme – et c’est inquiétant – hallucinations auditives, mais le terme profane est « mots en tire-bouchon » ou « mots tordus ». Ils ont même un champion : le prince de Motordu, un prince de conte de fées à la langue en tire-bouchon qui vit dans un chapeau (au lieu de « château ») et se languit que quelqu’un lui raconte de « belles lisses poires » (pour « belles histoires »). Publiés pour la première fois en 1980, les livres du prince de Motordu ont connu un tel succès qu’ils sont désormais au programme des cours de grammaire et qu’une rue de Saint-Ouen-sur-Seine a été baptisée du nom du héros bafouilleur.

L’humour est peut-être la caractéristique la plus importante des mots tordus, mal entendus et mal interprétés. Cela n’est nulle part plus évident que dans le langage macaronique (qu’il n’en déplaise au président français), qui repose sur des jeux de mots bilingues. L’acné (pardon, l’acmé) du genre est Mots d’Heures : Gousses, Rames, un recueil annoté de poèmes prétendument français qui sont en fait des traductions homophoniques et lexicalement déformées des comptines de la mère l’oie, accompagnées de notes de bas de pages ironiques. Par exemple, « un petit d’un petit » n’est pas Humpty Dumpty mais « le résultat inévitable d’un mariage d’enfants ».

Les tours que peuvent nous jouer nos oreilles et nos langues sont infinis, et notre maîtrise d’une langue ne peut pas toujours être considérée comme à Guise. Pardon, acquise. Alors, la prochaine fois que vous entendrez un politicien parler de « scaramouches » entre sectes religieuses ou, plus poignant encore, une chanson intitulée « Crimean River » (« Cry Me a River »), faites une pause et écoutez attentivement. Après tout, le jury ne sait toujours pas si Jimi Hendrix voulait embrasser le ciel (« kiss the sky »). Ou embrasser ce mec (« kiss this guy »).


Article publié dans le numéro de mai 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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