RIP

Tom Bishop, passeur d’océan, est décédé

Grand passeur de la pensée et de la littérature francophone aux Etats-Unis, figure tutélaire du département de français de New York University et président de longue date de sa Maison Française, l'universitaire américain Thomas Bishop est décédé le 2 janvier à l’âge de 93 ans. Nous lui avions consacré un long portrait en décembre 2013.
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Pour comprendre l’attachement viscéral de Tom Bishop à la France et à sa culture, il est nécessaire de remonter aux premières années de sa vie. Né à Vienne en 1929 dans une famille juive éclairée et aisée, Tom Bishop était à l’âge de six ans un fervent nationaliste autrichien. Il s’intéressa très tôt à la politique et écrivait des poèmes anti-allemands à la gloire de son pays. Ainsi, il avait pris pleinement conscience du danger porté par le nazisme et ressentit comme une véritable trahison l’accueil triomphal fait à Hitler par la population viennoise en 1938. Ce jour-là, il s’est senti non seulement étranger dans son propre pays, mais dépouillé de toute identité.

Après un détour par la Hongrie chez des parents de sa mère, sa famille vint s’installer fin 1938 en France, où son père, inquiet de la tournure prise par la situation européenne, sollicita des visas pour les Etats-Unis. Pour le jeune Tom, Paris exerçait déjà un fort attrait romanesque, mais il dut vite déchanter lorsqu’au petit lycée Janson-de-Sailly où il étudiait, il se fit traiter de « boche » par ses camarades. Loin de le dégoûter de la France, cette expérience l’incita cependant à oublier l’allemand au plus vite et à apprendre le français en quelques mois, si bien que les insultes et persécutions cessèrent.

L’année scolaire suivante, marquée par la déclaration de guerre et un séjour prolongé dans la ville bretonne de Dinard, où ses parents l’avaient mis à l’abri, ne fut gère plus exaltante pour le jeune Tom. Tandis que son frère plus âgé multipliait les sorties et les conquêtes féminines, lui vécut dans un isolement presque complet. Pourtant, son amour du français n’en pâtit pas. Dans son cœur, la France, qui elle avait su choisir de combattre l’Allemagne nazie, avait pris la place de l’Autriche, et Paris celle de Vienne. Sa famille quitta finalement le pays en mai 1940, par le dernier bateau qui quitta la France pour les Etats-Unis, le Champlain, qui fut torpillé lors de son retour vers l’Europe.

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S’il apprit l’anglais là encore en quelques mois, il continua de parler français avec son frère, qui avait quitté la France à contrecœur et était devenu un gaulliste convaincu. Depuis, jusqu’à son décès en 2007, tous deux ont toujours parlé français ensemble. Malgré une intégration rapide et réussie aux Etats-Unis, qu’il considère comme son véritable pays d’adoption, Tom Bishop a toujours réservé une place à part à la France et à la langue française, qui lui avaient permis de se défaire d’une identité qui avait été source de tant de déceptions, et de renforcer sa complicité avec son frère tant admiré.

Une vie au service de la promotion de la culture française

C’est ainsi que Tom Bishop fut conduit à privilégier l’étude du français lorsqu’il dut faire un choix à son entrée comme étudiant à New York University. Peu de temps après, il retourna à Paris pour la première fois depuis la guerre et ce séjour d’une année lui permit de découvrir la ville en profondeur, d’y ressentir une familiarité « d’étranger qui se sent chez lui », selon ses propres termes. Ensuite, il poursuivit ses études de littérature française à Berkeley où il acheva en 1957 sa thèse de doctorat sur Pirandello et le théâtre français.

Il fut ensuite immédiatement embauché pour enseigner le français à NYU. Peu après, n’ayant aucune envie de quitter sa chère ville de New York et une université où il se sentait bien, il refusa un poste à l’université de Harvard, ce qui lui valut une certaine notoriété dans la profession. En 1959, on lui proposa de prendre la direction de la Maison Française, un centre culturel créé au sein de NYU une année plus tôt afin d’accueillir les conférences de personnalités françaises de passage.

Puis, en 1966, il fut également nommé chef de la section française du département de langues romanes et slaves de NYU, qui devint en 1970 un département à part entière. Ce rôle d’intermédiaire, de « passeur », chargé de présenter aux étudiants et au public américain les porteurs de la culture et de la pensée françaises, Tom Bishop l’a totalement endossé, avec un professionnalisme et une passion hors du commun.

Au-delà de l’aspect intellectuel de la programmation, il a aussi su assumer sans états d’âme la dimension administrative de cette mission et notamment les inévitables opérations de levée de fonds. Il a vite compris que, s’il voulait à la fois faire rayonner la Maison Française et accroître la notoriété du département de français de NYU (qui est effectivement devenu grâce à lui l’un des meilleurs des Etats-Unis), il lui appartenait de se donner les moyens de son action.

C’est ainsi qu’il a noué des liens avec de grands mécènes, industriels, hommes d’affaires et banquiers des deux côtés de l’Atlantique et notamment avec la mythique Florence Gould. Il s’est par la suite inspiré des pratiques de cette dernière pour organiser chaque année un déjeuner à l’antenne parisienne de NYU, auquel il invite aussi bien des gens de lettres, des journalistes, des hommes politiques et des mécènes potentiels.

Grâce à ces levées de fonds, il a pu notamment, au-delà du financement de la programmation annuelle, restaurer les locaux de la Maison Française, créer en 1969 le programme New York University in France, puis en 1978 l’Institute of French Studies (le premier organisme de formation pluridisciplinaire américain consacré à la France contemporaine), chapeautés par le Center for French Civilization and Culture qu’il dirigera pendant de longues années.

Ses fonctions ont également impliqué de nombreux déplacements en France, où il se rend plusieurs fois par an depuis la fin des années 1950. Au cours de ces séjours, il a non seulement appris à connaître en profondeur l’âme française et le fonctionnement des milieux politiques et intellectuels de notre pays, mais a aussi noué des amitiés profondes avec les plus grands de nos auteurs, intellectuels et hommes politiques. Ceux-ci étaient conquis par l’immense culture et l’amour de la France de Tom Bishop, mais aussi probablement, par sa capacité à les faire venir et connaître aux Etats-Unis.

Il a ainsi été proche de figures majeures de la littérature française comme Ionesco, Beckett, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute ou Claude Simon. Il fréquenta également de nombreux hommes politiques, notamment Pierre Mendès-France, qu’il admirait plus que tout autre, Edgar Faure, Robert Badinter, Jack Lang ou Raymond Barre, sans oublier de savoureuses rencontres avec François Mitterrand, avant et après son accession à la présidence de la République.

Un « pont » entre la France et les Etats-Unis

S’il est passionné de politique, aussi bien française qu’américaine, c’est bien l’amour de la littérature française, et avant tout de son théâtre, qui a poussé Tom Bishop à devenir un émissaire de la culture française aux Etats-Unis. Le théâtre est le genre qui le « touche » le plus, et c’est la raison qui l’a conduit à choisir ce genre littéraire comme sujet d’étude de sa thèse de doctorat. Il a également publié une anthologie du théâtre français contemporain et écrit de nombreux livres et articles sur Anouilh, Giraudoux, Cocteau, Sartre et bien sûr Ionesco et Beckett, auxquels il vouait une admiration sans bornes.

Certainement parce qu’ils ont révolutionné le langage et les formes théâtrales et sont considérés, de l’avis général, comme les plus grands dramaturges de langue française que le XXe siècle ait porté ; peut-être aussi parce que, comme lui, ils avaient adopté volontairement la langue française qui n’était pas originellement la leur. Il était en compagnie de Ionesco quand est tombée en 1969 la nouvelle du prix Nobel de littérature de Beckett et se souvient encore que le grand dramaturge franco-roumain lui avait alors dit en riant : « Nous l’avons bien mérité. »

Mais c’est probablement de l’œuvre de Beckett dont il se sent le plus proche. Il a organisé pour lui de nombreuses célébrations d’envergure, à New York comme à Paris, a constitué la première archive audiovisuelle de l’auteur (en rassemblant tout ce qu’il avait fait pour les télévisions allemande, anglaise, française et américaine) et dirigé le Cahier de l’Herne qui lui est consacré.

L’autre passion littéraire de Tom Bishop a été le Nouveau Roman. Il a tout de suite été fasciné par ce nouveau mouvement littéraire qui renouvelait le roman de façon insolite. A la faveur d’une tournée organisée par les services culturels de l’ambassade de France en 1962, il a pu rencontrer Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon et Robert Pinget. Puis, à l’occasion d’une année sabbatique passée en France quelques années plus tard, les liens se sont resserrés, notamment avec Robbe-Grillet qui est venu enseigner régulièrement à NYU par la suite.

On a souvent reproché à Tom Bishop de ne défendre que les courants littéraires qu’il affectionnait. Il suffit de regarder la liste impressionnante des invités (70 à 80 par an) qui ont défilé à la Maison Française ou au département de français de NYU, pour y donner des conférences ou des cours sur plusieurs mois, pour constater qu’il n’en est rien. Il est certain que ses goûts personnels ont joué dans le choix de certaines de ses invitations, notamment les plus récurrentes, mais on peut lui donner crédit d’avoir été particulièrement éclectique.

Ainsi, au-delà de ses activités courantes, il a tenté de mettre en place des opérations d’un nouveau genre, comme la série French Literature in the Making avec Olivier Barrot, lancée en 2007, qui fait venir chaque mois à NYU des auteurs représentatifs du large spectre de la littérature française d’aujourd’hui, traduits ou non aux Etats-Unis, en ayant soin de couvrir tous les genres, les styles et les niveaux de notoriété : Eric-Emmanuel Schmitt, Frédéric Beigbeder, Cécile Coulon, Dany Laferrière…

Citons également le Festival of New French Writing, organisé en 2009 et 2011, dont le propos était de mettre en regard des écrivains français et américains (Bernard Henri-Lévy, Marie NDiaye, Pascal Bruckner, Philippe Claudel, Chris Ware, E.L. Doctorow, Rick Moody…), qui a attiré plus d’un millier de spectateurs sur trois jours ; ou encore, fin septembre 2013, le colloque Re-Thinking Literature, avec le soutien de l’Institut Français et des services culturels de l’ambassade de France, qui a réuni des écrivains, philosophes, critiques et théoriciens de l’art et de la littérature des deux pays, avec côté français Jean-Philippe Toussaint, Camille Laurens, Paul Audi ou Hélène Cixous.

« Que ce rôle d’intermédiaire chargé de recevoir, d’accueillir, de présenter au public américain des personnalités françaises m’ait convenu au point que je l’ai endossé pendant plus de trente ans n’est finalement pas étonnant », explique-t-il. « C’était la place rêvée et sans doute la plus juste pour quelqu’un comme moi. Tout en me permettant de servir de pont entre ces deux mondes, elle m’a conduit, par un jeu de miroirs et de comparaisons auxquelles j’étais sans cesse amené, à mieux connaître les qualités et les défauts de chacun. »

« La France reste une référence fondamentale pour les Américains »

Tom Bishop s’emploie régulièrement à démentir ceux qui annoncent périodiquement, comme le magazine Time en novembre 2007, « la mort de la culture française », tout en relevant malicieusement que ce genre de provocation journalistique est en fait le meilleur hommage à l’exceptionnalité de la culture française. Il reste admiratif de la vitalité de la littérature française et tient en grande estime, parmi tant d’autres, Michel Houellebecq, Jean Echenoz, Claude Arnaud, Camille Laurens et Christine Angot. Il estime cependant, comme beaucoup d’Américains francophiles mais aussi de Français, qu’il est plus difficile de faire la promotion de la littérature et de la pensée françaises aujourd’hui qu’il n’existe plus de mouvement littéraire ou de pensée aussi cohérents et identifiables que le Théâtre de l’Absurde, le Nouveau Roman ou la French Theory.

Ainsi, Tom Bishop avoue humblement que, malgré toutes ces années consacrées à découvrir, faire venir et faire connaître de nouveaux auteurs de langue française, il n’a pas découvert la recette miracle. Une opération comme le Festival of New French Writing, qui met en regard des écrivains américains renommés et des écrivains français, n’est pas forcément renouvelable régulièrement, car le vivier des écrivains américains disponibles pour dialoguer avec des écrivains français n’est pas inépuisable.

De même, il déplore la frilosité des éditeurs américains qui peuvent expliquer dans le même élan que les œuvres sont trop… ou pas assez françaises, que le coût de la traduction est trop lourd (malgré les nombreuses aides existantes) et le risque éditorial trop important, y compris pour des livres s’étant bien vendus en France. Mais il s’empresse d’ajouter que dans le contexte d’une frilosité générale face aux livres étrangers, la France ne s’en tire pas si mal, puisque les œuvres françaises constituent encore un tiers du total des œuvres traduites aux Etats-Unis.

Tom Bishop ne se repose jamais sur ses lauriers et estime qu’il faut sans cesse persévérer. Son ardeur et son opiniâtreté (d’aucuns diraient son entêtement) sont légendaires. Comme toutes les personnes entières, il est à la fois fidèle en amitié, mais capable de brouilles mémorables, par exemple avec Philippe Sollers, avec lequel il a cependant tenu à se réconcilier.

Et, malgré des moments de découragement, notamment dans les périodes les plus noires de sa vie qu’il évoque toujours avec la plus grande pudeur, il garde une foi profonde dans la cause qu’il défend. « La France est, et continue d’être, pour les Américains une référence fondamentale. Il ne s’agit pas là seulement d’un état de fait donné, historique, immuable, mais d’une situation qu’il faut faire vivre et développer. C’est ce que je n’ai cessé d’essayer de faire », écrivait-il en conclusion de Passeur d’océan : Carnets d’un ami américain, une profession de foi qui reste parfaitement d’actualité plus de trente ans après sa publication.

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