Le 21 février prochain, les cendres de Missak Manouchian et de son épouse Mélinée seront transférées au Panthéon, monument emblématique de Paris érigé au cœur du Quartier latin et dont le nom reprend celui des temples que les Grecs et les Romains consacraient à l’ensemble de leurs dieux (pan, « tous », et theos, « dieu », en grec). Quatre-vingt-ans jour pour jour après son exécution, le résistant d’origine arménienne sera ainsi honoré pour son engagement héroïque face aux occupants nazis lors de la Seconde Guerre mondiale. Personne n’a oublié « L’Affiche rouge », le poème de Louis Aragon mis en musique et chanté par Léo Ferré, exaltant le combat de Manouchian et de ses compagnons d’armes communistes.
Avant d’être une nécropole réservée au culte des Français illustres, le Panthéon, dont la construction, lancée par Louis XV, s’est étalée entre 1764 et 1790, avait été conçu comme une église dédiée à Geneviève, sainte patronne de Paris. Le lieu d’implantation de l’édifice ne devait rien au hasard, puisque Clovis, roi des Francs, avait déjà fait de ce lieu mystique gallo-romain un sanctuaire où son épouse, la future sainte Clotilde, et lui-même furent mis en terre. Longtemps, le sort de l’édifice a été incertain. Même s’il l’avait rendu au culte catholique, Napoléon avait conservé la crypte pour accueillir les dépouilles des dignitaires de l’Empire. Pas moins de 42 d’entre eux, dont bon nombre de militaires, y furent ainsi ensevelis.
Il faudra attendre les funérailles de Victor Hugo, en 1885, pour que le Panthéon conserve définitivement la fonction qu’on lui connaît aujourd’hui. Tombé en déshérence pendant quelques décennies, le rituel de la panthéonisation a trouvé un nouveau souffle depuis la présidence de François Mitterrand (1981-1995). Néanmoins, l’inscription sur le fronton du bâtiment – « Aux grands hommes la patrie reconnaissante » – reste le reflet d’une époque où les femmes étaient absentes de la sphère publique. Depuis lors, Dieu merci, la France a également rendu hommage à des personnalités féminines. Très peu, à dire vrai, puisqu’elles ne sont que sept à ce jour, dont l’avant-dernière en date, Joséphine Baker, chanteuse et danseuse d’origine américaine mais surtout grande résistante, est entrée au Panthéon en 2021.
Encore trop peu de femmes
Depuis 1791, sept femmes et 76 hommes ont été admis dans le « temple de la République ». Les hommes de lettres forment une part non négligeable du contingent. Victor Hugo y voisine avec Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Émile Zola, André Malraux ou encore Alexandre Dumas et Maurice Genevoix. A leur côté, des scientifiques tels le physicien Paul Langevin, l’explorateur Louis-Antoine de Bougainville, Louis Braille, l’inventeur du système d’écriture qui porte son nom, ainsi que deux couples : les physiciens Pierre et Marie Curie et les chimistes Marcellin et Sophie Berthelot (la première femme inhumée au Panthéon, en 1907).
Pour ce qui est des politiques, on trouve, entre autres, Victor Schœlcher, Félix Eboué, Jean Jaurès, Jean Monnet ou encore Simone Veil, l’ancienne déportée et ministre de la Santé qui a fait dépénaliser l’avortement en France en 1975. Ces dernières années ont aussi vu l’admission en nombre de grandes figures de la Seconde Guerre mondiale, de la Résistance et de la France libre : Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, nièce du général de Gaulle, arrêtée par la Gestapo et déportée à Ravensbrück, Germaine Tillion et Jean Zay, honorés quelques décennies après René Cassin et Jean Moulin. On notera que, théoriquement, la personne ainsi distinguée doit être de nationalité française. Ce qui n’est le cas ni de Missak Manouchian ni de quatre hommes, trois Italiens et un Néerlandais, panthéonisés sous Napoléon.
Intrinsèquement liée aux grands moments de l’histoire nationale, la panthéonisation – un terme entré dans le dictionnaire au début du XIXe siècle – est une passion française. Seuls les Portugais ont véritablement l’équivalent, le Panteão Nacional de Lisbonne, mais où seules 12 personnalités sont enterrées. Aux Etats-Unis, on se contente de célébrer quelques anciens présidents. Les visages de quatre d’entre eux, George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Theodore Roosevelt, ont été gravés dans la pierre du mont Rushmore, dans le Dakota du Sud. Tandis qu’à Washington, le Jefferson Memorial, dont l’architecture est inspirée du Panthéon de Rome, rend hommage au seul troisième président du pays. Non loin, le Lincoln Memorial salue quant à lui la mémoire du chef d’Etat qui a aboli l’esclavage en 1863.
En Russie, il n’y a que Lénine à bénéficier d’une telle faveur. Edifié en 1930 sur la place Rouge de Moscou, son mausolée continue à attirer les nostalgiques de l’ère soviétique. Construit au début du XIXe siècle près de Ratisbonne, dans la vallée du Danube, le Walhalla a pour vocation d’honorer les grands noms de la civilisation allemande. Bach, Beethoven, Goethe, Kant, Bismarck et Konrad Adenauer, notamment, y ont trouvé place. Le monument, toutefois, n’est pas un mausolée. Il ne contient ni corps ni cendres. Les personnages glorifiés sont représentés par des sculptures.
Qui sera le prochain ?
Probablement l’abbaye de Westminster, à Londres, est-elle l’institution qui se rapproche le plus du Panthéon parisien. A la nuance près que, à côté d’éminentes figures telles que William Shakespeare, Isaac Newton, Charles Darwin, Rudyard Kipling, Charles Dickens, David Livingstone, Laurence Olivier ou Stephen Hawking, ce sont majoritairement des rois, des reines et de grands aristocrates qui reposent dans l’édifice construit aux abords de la Tamise.
Quels personnages, après l’ancien ministre de la Justice et abolitionniste de la peine de mort Robert Badinter, décédé le 9 février dernier et dont l’entrée au Panthéon a été décidée par le président Emmanuel Macron, pourraient être les prochains locataires de la nécropole ? Un peu comme pour le prix Nobel de littérature, des noms sont régulièrement avancés. Ceux, entre autres, des philosophes Blaise Pascal et René Descartes, des écrivains Molière, Jules Verne, George Sand et Arthur Rimbaud, du musicien Hector Berlioz, de la résistante Lucie Aubrac, de l’abbé Pierre, fondateur du mouvement humanitaire Emmaüs et de l’homme d’Etat Pierre Mendès France. Celui d’Olympe de Gouges, rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, revient aussi souvent.
A la veille des Jeux olympiques, qui, rappelons-le, se tiendront dans la capitale française du 26 juillet au 11 août, certains plaident pour la panthéonisation de Pierre de Coubertin, le père des J.O. modernes. Etrange démarche. Ouvertement raciste et antisémite, le baron n’avait pas ménagé son soutien au régime hitlérien au moment des Jeux de Berlin en 1936. Après l’entrée au Panthéon de trois figures emblématiques de la Résistance, Joséphine Baker et Missak et Mélinée Manouchian, tous trois d’origine étrangère, la consécration d’un tel personnage serait pour le moins troublante.