The Observer

Re-bonjour tristesse : le pessimisme français est-il une fatalité ?

A en croire les journaux télévisés en France et les commentaires des médias, les Français sont au trente-sixième dessous et leur pays, au bord de l’implosion. Vu de l’étranger, cependant, l’histoire est légèrement différente.
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© Hervé Pinel

Il y a deux ans, j’ai écrit sur la morosité qui a submergé la France au cours des quatre dernières décennies (ou 400 ans, selon le point de vue). A l’époque, je voulais relativiser ce sombre tableau en montrant que, sans être une puissance mondiale, le pays se portait bien dans l’ensemble. Et devinez quoi ? Depuis, l’ambiance s’est encore assombrie. Si l’on fait abstraction des cygnes noirs que sont la pandémie et la guerre en Ukraine, les journaux télévisés et les commentaires des médias dépeignent toujours un pays qui semble au bord de l’implosion. Ecoutez les flashs à la radio, lisez les journaux ou parcourez la twittosphère, et vous aurez un sentiment de chaos imminent. L’année dernière, par exemple, une clique d’officiers à la retraite a publié une lettre ouverte dénonçant le délitement de la société française et appelant à un soulèvement pour éviter rien de moins qu’une guerre civile. Qu’est-ce qui, le cas échéant, a aggravé la situation ? Deux facteurs semblent être à l’œuvre, l’un circonstanciel et l’autre structurel.

La récente campagne présidentielle a remis sur le tapis des questions qui perdurent, notamment l’ordre public, l’immigration et la religion. Plus inquiétant, l’élection a été présentée par certains comme une lutte existentielle pour l’identité de la France, divisée entre des élites urbaines mondialisées et des populations rurales qui se sentent isolées, appauvries et privées de leurs droits. Les deux candidats d’extrême droite, Marine Le Pen et Eric Zemmour, ont beaucoup joué sur le thème du déclin français. Zemmour, en particulier, a battu le tambour du déclinisme avec enthousiasme. « Il n’est plus temps de réformer la France, mais de la sauver », a-t-il beuglé – oubliant apparemment son affirmation précédente selon laquelle le pays était déjà mort et que les « élites politiques, économiques, administratives, médiatiques, intellectuelles, artistiques crachent sur sa tombe et piétinent son cadavre fumant ». L’une des constantes de M. Zemmour est que la France a cédé au « capitalisme anglo-saxon » – incarné par le désormais réélu Emmanuel Macron, ancien cadre de la banque d’affaires Rothschild & Co – et que les « vrais » Français seront bientôt submergés par les immigrants non blancs et non chrétiens. D’où la nécessité d’un sursaut national. Bien que M. Zemmour n’ait recueilli que quelque 7 % des voix en avril, ses arguments identitaires ont modifié la fenêtre de discours lors de la campagne, obligeant les autres candidats à parler des valeurs traditionnelles françaises qui seraient menacées par le déclin du pays.

L’anti-élitisme – thème bien connu des électeurs américains – se répand rapidement en France. Il est devenu un élément essentiel de la rhétorique médiatique et politique, au même titre que des questions plus pressantes telles que l’éducation, le chômage et le pouvoir d’achat. Les observateurs à l’intérieur du pays, y compris votre serviteur, sont soumis à des débats sans fin sur la façon dont tout, de l’industrie à l’éducation en passant par la culture et la langue française, est en train de disparaître dans le trou noir de l’insignifiance à cause des « élites mondialisées ». Pire encore, la prospérité économique serait en panne.

Vu de l’extérieur, cependant, l’histoire est légèrement différente. Même les détracteurs habituels de l’Hexagone ont été surpris, non seulement parce que le pays se porte bien – parfois mieux que d’autres –, mais aussi parce que les bonnes nouvelles ne semblent pas avoir atteint les Français eux-mêmes. Comme l’observe l’hebdomadaire L’Obs, les journalistes étrangers sont déconcertés par le climat de sinistrose omniprésente qui se traduit, en gros, par un pessimisme excessif, mais qui peut aussi signifier l’illusion d’un droit : « Nous devrions être plus heureux que nous ne le sommes, bon sang ! » De même, Le Monde, quotidien de référence, déplore une tendance bien française à se complaire dans les « passions tristes » et à ignorer délibérément les nouvelles positives.

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© Hervé Pinel

Objectivement, les données citées par Le Monde sont encourageantes, qu’il s’agisse du chômage, des créations d’emploi ou de la croissance. Le système de protection sociale résiste relativement bien, malgré quelques tensions, alors que le pays émerge de la pandémie de Covid, et les services universels de garde d’enfants permettent aux parents de continuer à travailler sans avoir recours à de coûteux services privés de baby-sitting. Lorsqu’on mesure les prouesses économiques, on a tendance à faire des comparaisons avec les Etats-Unis. Là aussi, les résultats récents sont intéressants. Par exemple, la mobilité intergénérationnelle, c’est-à-dire l’évolution de la position sociale d’une génération à l’autre, est plus élevée en France qu’aux Etats-Unis, en dépit d’un malentendu fondamental sur le pourcentage d’enfants pauvres qui restent dans la pauvreté (les Français surestiment ce chiffre, tandis que les Américains le sous-estiment). Une récente étude de la Brookings Institution sur la santé révèle que, bien que l’Amérique dépense plus par habitant que presque tous les autres pays, elle est à la traîne de la France (entre autres) en termes de résultats. Grâce à la protection universelle maladie, les Français bénéficient d’une espérance de vie plus élevée, d’une mortalité infantile moindre et d’un taux d’obésité plus faible que les Américains.

Ah, mais qu’en est-il de l’étalon-or : le produit intérieur brut ? Bien qu’il soit revenu aux niveaux d’avant la crise, le PIB par habitant de la France est structurellement inférieur à celui des Etats-Unis. Là encore, les économistes de Brookings adoptent un point de vue nuancé. Le PIB est certes une mesure importante, mais il ne rend pas compte de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Un autre expert américain, l’économiste Paul Krugman, lauréat du prix Nobel, fait une observation similaire. Selon lui, la production nationale légèrement inférieure de la France reflète un choix, et non un problème, dans la mesure où les travailleurs français prennent leur retraite plus tôt. Surtout, ils travaillent moins que leurs homologues américains car ils prennent des vacances. Le modèle économique français peut être décrié comme « socialiste », note Krugman, mais il se porte plutôt bien pour le moment.

Aucun de ces experts n’est assez optimiste pour négliger les véritables problèmes auxquels la France est confrontée. En même temps, une certaine perspective est nécessaire. Jean Pisani-Ferry, expert en politiques publiques et ancien conseiller d’Emmanuel Macron, le dit clairement. Il reconnaît qu’il existe de nombreux sujets de préoccupation, notamment les questions structurelles dont les Français se plaignent régulièrement : les inégalités, la redistribution insuffisante des richesses, les inégalités géographiques, le malaise de la classe moyenne et la qualité des institutions nationales. Malgré cela, dit-il, les comparaisons avec d’autres pays montrent que les performances de la France sont plutôt bonnes.

Alors pourquoi, malgré une prospérité relative généralisée, les Français sont-ils toujours aussi moroses ? Ici, les causes profondes sont structurelles. Certains affirment que la vision idéaliste que la France a d’elle-même, née de la Révolution de 1789 et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, n’a jamais été en phase avec la réalité, d’où un malaise inévitablement enraciné. En outre, le rôle central assigné à l’Etat créera toujours des attentes excessives. Une vision encore plus sombre réside dans le fait que la France a été définitivement minée par son histoire récente. L’image qu’elle a d’elle-même a été ternie par des malheurs en série : la débâcle de la Seconde Guerre mondiale et l’occupation nazie, la crise pétrolière de 1973 qui a mis un terme à l’« âge d’or » des Trente Glorieuses, suivie de contractions économiques et de turbulences politiques qui ont culminé récemment avec des troubles sociaux dûs à un écart des richesses croissant. Le résultat ? Pour reprendre les termes d’une pancarte aperçue dans une manifestation, « paradis pour les uns, pas un radis pour les autres ».

Pourtant, le trope du déclinisme est exagéré. Selon l’historien Robert Frank, né en Ecosse et résidant en France, les récentes années noires continuent d’empoisonner la mémoire collective, mais la France a néanmoins accompli une autre révolution en donnant la priorité à la modernisation intérieure et économique plutôt qu’à une quête incessante d’influence mondiale. Ce faisant, elle a réussi sa transition, passant d’une puissance mondiale à une puissance moyenne. Personnellement, je crains que ni l’analyse optimiste de M. Frank ni les chiffres encourageants de l’économie ne réjouissent mes concitoyens qui, comme l’a conclu un observateur américain chevronné, nient constamment la réussite de leur pays. En somme, les Français semblent très heureux d’être pessimistes.


Article publié dans le numéro de juillet 2022 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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