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Madonna et la France, une idylle qui dure

Sur scène, en coulisse ou derrière la caméra : à chaque étape de la carrière de la Madone, on trouve une Française ou un Français. Alors que la vedette américaine s’apprête à fêter le 40e anniversaire de son premier album, le 27 juillet, plusieurs de ses collaborateurs prennent la parole dans le documentaire In France with Madonna, désormais disponible sur TV5MONDEplus. Elise Baudouin, qui a coréalisé le film avec Julie Delettre, nous raconte cette histoire d’amour à double sens.
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Madonna avec Jean-Paul Gaultier, en 1990. © Herb Ritts/Glamour

France-Amérique : Comment ce documentaire est-il né ? Pourquoi vous intéresser à la francophilie de Madonna ?

Elise Baudouin : Je réalise depuis plusieurs années des documentaires culturels, en particulier sur le féminisme dans la pop culture. Avec Bangumi, la maison qui a produit ce documentaire pour France 5, on s’est intéressé à Madonna, une figure planétaire qui fête cette année ses 40 ans de carrière. Mais on ne souhaitait pas faire un simple portrait d’elle. On sait que Madonna aime la France, que ses enfants sont allés au Lycée français et parlent français, qu’elle a été en couple avec un danseur français pendant plusieurs années… Mais quand on a commencé à faire des recherches, on s’est rendu compte que ce n’était pas anecdotique. Que cette connexion avec la France commence avant même qu’elle devienne Madonna, lorsqu’elle rencontre Patrick Hernandez [le chanteur du tube « Born to Be Alive »] à New York, à la fin des années 1970. Avec l’aide de Patrick Hernandez, elle comprend que si elle veut être connue, c’est par la chanson et non par la danse qu’elle y arrivera. C’est un pivot important de sa carrière.

A 21 ans, elle passe six mois à Paris et la France ne la quittera plus.

Tout au long de sa carrière, elle entretiendra avec notre pays des liens de collaboration artistique et des liens affectifs. Une styliste française, Maripol, a l’idée de l’habiller en mariée et réalise sa robe pour les MTV Video Music Awards, le 14 septembre 1984. C’est la date de naissance médiatique de Madonna : en blanc, perchée sur un énorme gâteau de mariage, elle chante « Like a Virgin » et se lance dans une sulfureuse prestation.

Madonna dans sa robe de mariée par Maripol, pour les MTV Video Music Awards en 1984. © Globe Photos/Mediapunch/Shutterstock

D’autres Français transformeront Madonna : les couturiers Jean-Paul Gaultier et Christian Lacroix, le coiffeur Julien d’Ys…

Exactement. Il faut garder à l’esprit que lorsque Madonna fait irruption dans le paysage, les Etats-Unis vivent un retour au conservatisme. Ce sont les années Reagan, marquées par le puritanisme. Madonna vient chercher en France le libertinage, une terre de libertés. Ce n’est pas anecdotique que ce soit Jean-Paul Gaultier qui lui offre la tenue dans laquelle elle va devenir une icône. Le bustier aux seins coniques est un symbole de puissance féminine, une forme de revendication politique qui ne dit pas encore son nom – c’est ce qu’explique la journaliste et écrivaine Leïla Slimani dans le documentaire.

Ce corset a aussi défini la carrière de Jean-Paul Gaultier. Peut-on dire que leur collaboration fut mutuellement bénéfique ?

Tout a fait. Il était alors un jeune créateur marginal : il choquait, il était sulfureux, il n’avait pas les lettres de noblesse qu’il a aujourd’hui. Il a eu le nez creux en proposant ses services à Madonna. Il y une convergence artistique et presque politique entre eux. Ensemble, ils ont créé un mélange masculin-féminin extrêmement novateur, une grammaire visuelle qui inspirera plus tard d’autres chanteuses comme Lady Gaga.

Tout les deux partageaient un certain goût pour la provocation…

Madonna était provocatrice, mais on se rend compte aujourd’hui à quel point elle avait un temps d’avance. C’est ce qu’on explique dans le film : elle choquait même les féministes de l’époque, de par ses revendications sur le corps et la sexualité – des questions qui sont tout à fait acceptées aujourd’hui. Ce n’est pas anodin, là encore, que Jean-Baptiste Mondino ait réalisé le clip de « Justify My Love », tourné à Paris, au Royal Monceau, en 1990. Le clip a été censuré par plusieurs chaînes parce qu’il était trop sexuel, parce qu’il était filmé de telle façon qu’on avait du mal à genrer les corps à l’écran. Et c’est un Français qui lui offre ça ! Deux ans plus tard, elle publie le livre SEX avec l’aide d’un autre Français, le directeur artistique Fabien Baron.

Peut-on dire que la France a façonné Madonna ?

Ce serait prétentieux et ce n’est évidemment pas le cas. Madonna fonctionne par emprunt : elle pioche dans la culture de différents pays – le fado portugais, par exemple, ou la musique latino-américaine – et rend mainstream des choses qui ne l’étaient pas. Par contre, la France et les Français sont présents à toutes les étapes de sa carrière. D’ailleurs, dans les années 2000, l’homme qui relance musicalement sa carrière n’est autre que le musicien et producteur Mirwais, qui lui fait faire de l’électro. Comme le dit dans notre film Didier Varrod, le directeur musical des antennes de Radio France, « il lui a donné un passeport pour gagner dix à vingt années de plus dans l’industrie musicale ». C’est le début de la French Touch et Madonna embrasse le mouvement : elle collaborera avec Mirwais sur quatre albums. Elle a toujours su se réinventer. Je pense qu’on peut expliquer la longévité de sa carrière à l’intelligence avec laquelle elle a su s’entourer, et les Français ont une place de choix dans cet entourage artistique et personnel.

Un moment du tournage vous a-t-il marqué plus que les autres ?

J’adore les archive et on a eu la chance de pouvoir montrer le scrapbook de Julien d’Ys, le coiffeur qui a assisté aux premières loges à plusieurs moments de la carrière de Madonna. En 2004, il était avec elle sur le Re-Invention Tour et a pris en coulisse de nombreux Polaroid dont il a fait des collages. C’est génial d’avoir aussi pu montrer les croquis du célèbre bustier de Jean-Paul Gaultier : c’est la préhistoire d’un vêtement qui imprégné la rétine du monde entier. Je me suis sentie privilégiée de pouvoir filmer ces documents.

Vous offrez un portrait en creux de Madonna via les Français qui ont travaillé avec elle ou ont été influencés par elle. Pourquoi ne pas l’avoir interviewée directement ?

On s’est dit que ce serait impossible ! Mais surtout, c’était notre choix de faire un film sur la façon dont les autres – les Français en l’occurrence – ont pesé sur sa carrière, et sur la façon dont sa carrière a influencé les autres. C’est intéressant d’avoir le point de vue de femmes comme Leïla Slimani, Florence Foresti et HollySiz, qui vous racontent l’importance de Madonna.

Faites-vous partie des fans de Madonna ?

Ma coréalisatrice, Julie Delettre, est fan, mais ce n’est pas mon cas. J’ai beaucoup dansé sur « La Isla Bonita » – je trouvais ça sensuel et exotique – mais je ne suis jamais allée à un concert de Madonna. Malgré tout, j’ai réalisé à quel point cette femme puissante, qui revendique son droit au désir et à la jouissance, qui ne s’excuse jamais d’embrasser les possibilités que la sexualité peut offrir, avait influencé ma construction personnelle. Je ne m’en étais pas aperçu à l’époque. Quand je me suis demandé qui étaient les figures de la pop culture qui ont promu le féminisme, Madonna arrivait en première position. Elle a montré la voie à Beyoncé et à toutes les autres.

Le documentaire In Bed with Madonna (1991) vous a-t-il influencé – au-delà du titre, bien entendu ?

On l’a évidemment revisionné. C’est un super documentaire. Madonna a été très généreuse dans l’accès qu’elle donne à sa vie personnelle et professionnelle pendant le Blond Ambition Tour – une tournée exceptionnelle. Mais le film ne couvre pas du tout sa relation à la France. Le seul lien avec notre angle, c’est les costumes de scène créés par Jean-Paul Gaultier et la première apparition de ce corset aux bonnets coniques.

Madonna sur scène pendant le Blond Ambition Tour, à Londres, en 1990. © Duncan Raban/Popperfoto/Getty Images

Peut-on revenir sur un des passages les plus marquants de votre documentaire : les deux concerts que Madonna donne à Paris, moins d’un mois après les attentats du 13 novembre 2015 ?

Le 9 décembre, elle maintient son concert à Bercy et il se passe quelque chose de très fort : elle entonne les premières notes de « La Marseillaise » et spontanément, le public reprend l’hymne en chœur. Ça a été un moment extrêmement émouvant pour elle. Elle est meurtrie par les attentats, comme toute personne francophile, mais elle représente aussi tout ce que Daesh déteste. Après le concert, elle entraînera son guitariste place de la République pour un autre hommage aux victimes : un concert impromptu, à capella. C’est rare de voir une telle icône aussi proche de ses fans, dans la rue, avec juste deux gardes du corps. C’est une autre manifestation de son attachement à la France.

Le film est très complet. Comment vous êtes-vous documentée sur le sujet ?

D’abord, on a épluché toutes les biographies, toutes les archives télé et radio. C’est ainsi qu’on a retrouvé la trace de Muriel Frimand, la directrice artistique qui a auditionné Madonna à New York en 1979 et l’a présentée à Patrick Hernandez. C’est un travail d’enquêteur ! Vous passez un coup de fil, une personne vous parle d’une autre personne… Beaucoup de chorégraphes et danseurs français ont gravité autour de Madonna : une fois que vous avez les coordonnées de l’un, vous déroulez le fil. C’est ainsi qu’on a rencontré Nicolas Huchard et Marion Motin. Mais on aurait aussi pu parler à Christine and the Queens, qui a dansé avec Madonna, à Martin Solveig, aux sœurs Labèque… Notre liste de témoins était longue comme le bras ! A chaque étape de la carrière de Madonna, il y avait une Française ou un Français pour nous raconter une anecdote.

Parlez-nous du passage de Madonna dans 7 sur 7, en 1992. Il est surprenant qu’elle ait accepté de participer à une émission d’actualité politique française de près d’une heure !

Madonna faisait une tournée mondiale et une émission de télé par pays. Jacques Metgès, qui était alors l’attaché de presse français de sa maison de disque, a proposé l’émission d’Anne Sinclair. Il a envoyé à Warner des VHS de 7 sur 7 pour leur montrer de quoi il s’agissait, mais personne aux Etats-Unis n’a pris le temps de les visionner ! Madonna ne savait pas qu’on allait lui demander son avis sur la guerre en Yougoslavie. Au début, on la sent un peu perdue et sans doute aussi agacée. Mais au fur et à mesure, elle s’affirme. On la prenait pour une petite écervelée ; 7 sur 7 changera son image auprès du public français. Elle ne prétend pas avoir des connaissances en géopolitique, mais elle montre qu’il y a une charpente intellectuelle derrière la provocatrice. En plus, elle venait de sortir le livre SEX et l’album Erotica : tout le monde s’attendait à ce qu’elle arrive sur le plateau en justaucorps et en culotte ! En fait, elle est arrivée avec une tenue très stricte. Elle n’a jamais eu peur d’affirmer sa singularité, et la France y est pour beaucoup. C’est ce qui est revenu au cours de tous nos entretiens.


In France with Madonna
est actuellement disponible sur TV5MONDEplus.