Book Review

Mathias Enard dans les pas de Rabelais

L’auteur de Boussole, prix Goncourt 2015, imagine l’incursion d’un ethnologue parisien au bord du Marais poitevin. Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs, désormais disponible en anglais, est un appétissant millefeuille littéraire qui scelle les noces de la mort et de la bonne chère.
© Marc Melki

Il n’est pas toujours nécessaire d’aller au bout du monde pour rencontrer l’altérité. C’est l’expérience que va faire David Marzon, un apprenti ethnologue parisien, en choisissant la campagne niortaise pour faire son terrain. Muni de son carnet, il s’installe chez Mathilde et Gary, un couple d’agriculteurs, et entreprend de sillonner la région sur une mobylette baptisée Jolly Jumper, hommage au cheval du cowboy Lucky Luke. Du pâté de ragondin aux vers rouges qui colonisent sa salle de bains, tout, dans ce bout de terre où fourmillent les légendes, le déconcerte. Au Café-Pêche, incontournable lieu de sociabilité où il vaut mieux boire autre chose que de l’Orangina, il va faire la connaissance des figures du village : Martial, le maire, croque-mort et sosie de Grandgousier, le père de Gargantua, Thomas, le patron du café, et Lucie, une séduisante maraîchère qui le convertit aux vertus de la culture potagère. Très vite, l’hypothèse scientifique énoncée par l’ethnologue cuistre et maladroit se heurtera à la réalité du terrain et à la puissance des histoires. Jusqu’à une réjouissante scène de banquet où les fossoyeurs communient une fois l’an dans l’amour de la bonne chère et des prouesses langagières.

Ecrivain de la Méditerranée, Mathias Enard tourne le dos à ses paysages de prédilection pour s’enfoncer dans la campagne française, non loin de l’endroit qui aurait inspiré à François Rabelais l’abbaye de Thélème. Une façon de renouer avec la région de son enfance, en pastichant la littérature ethnographique, les chansons de geste et les poèmes en patois saintongeais. Millefeuille de personnages et de récits, Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs mêle l’érudition et l’humour, la puissance narrative et la réflexion sur l’histoire, qui apparaît par strates. Jetés dans la roue du temps, certains personnages se réincarnent en sanglier ou en renard roux dans un cycle qui questionne la relation de l’humain aux autres vivants. Un roman réjouissant et roboratif qui ferait presque aimer la soupe d’escargots.

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs de Mathias Enard, Actes Sud, 2020. 432 pages, 23,50 euros.


Article publié dans le numéro de janvier 2024 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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