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En Virginie, les trésors français de l’Armée américaine

Au sud de Washington, l’U.S. Army a inauguré un musée gratuit consacré à son histoire et à l’expérience de ses soldats. Une « porte d’entrée » vers la vie en uniforme sur plus de 17 000 mètres carrés où la France n’est jamais très loin : les galeries fourmillent d’objets et de récits à la première personne qui témoignent de l’amitié franco-américaine, forgée dans le feu de la guerre d’indépendance, de la guerre de Sécession et des deux guerres mondiales.
Le musée national de l’U.S. Army, à Fort Belvoir, en Virginie. © Duane Lempke/National Museum of the United States Army

Quelle est la différence entre un instrument de guerre et un instrument de mémoire ? La nuance tient parfois à peu de choses. Dans le cas du vieux fusil exposé au musée national de l’U.S. Army, il s’agit de deux noms gravés sur la crosse : « M. Teahan » et « Kitty ». Quelques années après le Débarquement, peut-être ces inscriptions ont-elles poussé un paysan normand à se saisir du M1 Garand abandonné et à le conserver pendant 72 ans. En 2016, un général français du nom de Patrick Collet parviendra à identifier son premier propriétaire : le soldat Martin Teahan, Irlandais du Bronx, blagueur et grand danseur de jitterbug, opérateur radio avec la 82e division aéroportée. Il avait 20 ans lorsqu’il a été tué en Normandie, le 6 juin 1944.

Dans la galerie consacrée à la Seconde Guerre mondiale, face à ce simple fusil, on se prend à imaginer la trajectoire du jeune parachutiste américain. A quoi pense-t-il au moment de sauter de l’avion ? A Kitty peut-être ? A-t-il peur ? A-t-il souffert ? L’objet inerte – 4,3 kilos de bois et de métal – devient vecteur d’histoire : c’est l’un des 1398 artefacts présentés. Les mêmes questions nous assaillent en observant, dans la même salle, un casque, un couteau de poche, une carte jaunie de la péninsule du Cotentin ou une péniche de débarquement, utilisée pour convoyer vers Utah Beach les hommes de la 4e division d’infanterie. « Nous ne sommes pas un musée de choses », explique Paul Morando, le responsable des collections – un civil employé par le département de la Défense. « Autant que possible, nous essayons d’établir un lien avec le soldat individuel. »

L’approche est singulière. Au nom du collectif, l’armée a tendance à fondre la personnalité de ses membres : c’est le dessein de l’uniforme, de la marche au pas, et c’est aussi la devise des Etats-Unis, E pluribus unum, « un seul à partir de plusieurs ». Mais à l’heure où les conflits au Moyen-Orient entachent la réputation du Pentagone (seuls 45 % des Américains disaient avoir confiance en leur armée en 2022, contre 70 % cinq ans plus tôt), le musée de l’U.S. Army a choisi de placer l’individu au cœur de sa scénographie. Un geste de reconnaissance de la nation envers ses soldats, passés et présents, selon Susan Fazakerley-Smullen, la directrice de la communication. « Sans les personnes prêtes à servir, il n’y aurait pas d’Armée. »

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Le hall du musée, où une série de stèles rend hommage aux « hommes et femmes ordinaires » qui se sont distingués dans l’U.S. Army. © Dave Burk/National Museum of the United States Army

Construit sur le site militaire de Fort Belvoir, en Virginie, et agencé par Design and Production Incorporated, la dernière acquisition de Chargeurs Museum Studio, le musée a ouvert ses portes le 11 novembre 2020 : Veterans Day aux Etats-Unis, la journée d’hommage aux anciens combattants. A l’intérieur du bâtiment de verre et d’acier inoxydable isolé au milieu des arbres, une haie de stèles accompagne le visiteur à travers l’entrée, jusqu’à la première galerie. Sur chacune figure un visage gravé, une nouvelle histoire. Poète de renom dans le civil, Joyce Kilmer a été tué par un sniper allemand pendant la seconde bataille de la Marne, en 1918. Enid Pooley était postée en France comme opératrice téléphonique, une des 233 « Hello Girls » francophones recrutées par l’U.S. Army pendant la Première Guerre mondiale. Elle est décédée le 24 août 1977, quatre jours avant que son statut de vétéran ne soit officiellement reconnu. Quant à James Rookard, originaire de Cleveland, il a écumé les routes françaises au volant d’un camion, chargé d’approvisionner les troupes alliées dans leur avancée depuis la Normandie. Agé de 19 ans en 1944, il était conscrit dans une armée qui cantonne aux tâches subalternes la plupart des soldats noirs.

« Nous n’évitons pas la politique – nous parlons des bons côtés, des mauvais côtés et des évolutions dans l’Armée – mais nous nous concentrons sur l’expérience du soldat », explique Paul Morando, qui a lui-même servi pendant six ans comme réserviste. « Ni vous ni moi ne nous battrons dans le brouillard et le gaz moutarde de la Meuse et de l’Argonne », déclarait le général Milley, chef d’Etat-Major des armées des Etats-Unis, lors de l’inauguration du musée. « Nous n’entendrons pas le sifflement et le claquement [des balles] en montant à l’assaut sur les 100 derniers mètres d’Omaha Beach […]. Mais nous pouvons venir ici – nous pouvons voir les reliques, et entendre les histoires à travers les yeux et la voix des soldats qui ont tant enduré pour la cause de la liberté. »

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Des canons de 12 livres comme celui-ci, développés par Napoléon III, seront employés par les deux camps lors de la guerre de Sécession. © Dave Burk/National Museum of the United States Army
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Employé par l’U.S. Army et surnommé Five of Hearts, ce char Renault FT-17 a participé à l’offensive Meuse-Argonne en octobre 1918. © Duane Lempke/National Museum of the United States Army
Quelques mètres carrés de la forêt d’Argonne, avec cinq soldats américains qui montent à l’assaut, ont été fidèlement reconstitués dans la galerie sur la Première Guerre mondiale. © Spc. Ian Miller/National Museum of the United States Army

250 ans de relations franco-américaines

L’U.S. Army est née avant même la création des Etats-Unis. Elle trouve ses origines dans l’Armée continentale, fondée dès les premiers coups de feu de la guerre d’indépendance, le 14 juin 1775. Une force de 80 000 soldats qu’il faut entraîner et surtout équiper. Le gros du matériel arrive de France : uniformes, canons, baïonnettes et quelques 60 000 mousquets, expédiés en 1777 de la manufacture royale de Charleville, dans les Ardennes. Plusieurs exemplaires sont exposés dans la galerie consacrée à la période révolutionnaire, qui évoque aussi le siège de Yorktown : à l’automne 1781, 8 845 Américains et 7 800 Français prendront part à la bataille qui mit fin à la guerre. « J’ai vu les hautains Britanniques céder et déposer à terre leurs mousquets », écrira dans ses mémoires le sergent Joseph P. Martin, engagé volontaire dans la milice du Connecticut à l’âge de 16 ans.

Le chapitre est moins connu, mais le support de la France aux Etats-Unis ne s’arrête pas à l’indépendance des Treize Colonies, le 3 septembre 1783. L’industrie tricolore prend aussi part à la guerre de Sécession. Les deux camps utiliseront le canon de 12 livres, surnommé « Napoléon » en hommage à l’empereur qui a soutenu sa conception. Un modèle de 1857 en bronze est mis en situation, avec quatre artilleurs de l’Union affairés autours de la pièce. Autre invention française qui a fait des ravages : la balle conique du capitaine Claude-Etienne Minié. D’une stabilité et d’une portée redoutable, ses effets sont dévastateurs sur le corps humain. Visible dans une vitrine à proximité, un fémur jauni témoigne de l’industrialisation de la guerre, un projectile de plomb de la taille d’une phalange encastré dans l’os fracturé…

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La galerie consacrée à la Seconde Guerre mondiale montre notamment une péniche de débarquement employée pendant le débarquement de Normandie et un char M4 Sherman qui a participé à la libération de la France et à la bataille des Ardennes. © Dave Burk/National Museum of the United States Army

Les galeries dédiées aux deux guerres mondiales sont les plus riches en reliques franco-américaines. Dans les vitrines, on découvre le casque du sergent Alvin York, le soldat américain le plus décoré de la Première Guerre mondiale, et le corps naturalisé de The Mocker, pigeon aux 52 missions, « héros » à plumes décoré de la croix de guerre française. Ici sont fidèlement reconstitués quelques mètres de no man’s land, avec cinq doughboys qui montent à l’assaut et un char Renault de 1917 employé par l’U.S. Army, des impacts de balles encore visibles dans l’acier de son armure ; là sont suspendues trois vestes kaki ayant appartenu aux frères Myers : George, Paul et Frank. « Ils ont tous les trois combattu en France en 1918, avant de rentrer chez eux en Pennsylvanie », commente la directrice du musée, Tammy Call, avec émotion. « La fille de Frank nous a récemment donné leurs plaques d’identité, des lettres et des photos. »

Plus touchants encore sont les témoignages de soldats, omniprésents. Ils nous parviennent via des haut-parleurs, se découvrent au revers d’une carte postale écrite pendant une permission ou sur de larges écrans tactiles. Comme celui d’un soldat, adressé à sa grand-mère en 1918 : « Je suis toujours en France et je me sens super bien. Mais je ne suis pas emballé par ce pays car il y a trop de pluie […]. Je pense que le soleil sera plutôt agréable quand je rentrerai. » Ou cet enregistrement audio du sergent George Davidson, responsable d’un ballon anti-aérien sur Omaha Beach, affecté à la seule unité afro-américaine à participer au jour J : « Je crois que le Seigneur était de mon côté, parce que s’il avait laissé un seul de ces traceurs frapper [les obus] sur notre navire de débarquement, tout aurait été fini. »


Article publié dans le numéro de mai 2023 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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