The Observer

La France éternelle est-elle immortelle ?

La nouvelle selon laquelle les Français, entichés de fromages, consomment aujourd’hui davantage de mozzarella que de camembert est aussi symbolique que surprenante.
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© Hervé Pinel

Bien qu’anecdotique, la récente annonce du Syndicat normand des fabricants de camembert intervient à un moment de profonde introspection sur l’évolution de l’identité nationale, où la question de l’« éternité » de la France est vivement débattue. Et alors que s’ouvre une campagne électorale présidentielle cruciale, cette interrogation est révélatrice d’un fossé socio-politique profond.

Plusieurs contributions de fond au débat ont été apportées ces derniers mois. La plus importante est sans doute un nouveau livre, La France sous nos yeux, qui examine les tendances de la société française au cours des quatre dernières décennies. Evitant la vision décliniste et lugubre selon laquelle la France court à sa perte, les auteurs – un politologue et un journaliste – jettent un regard critique sur un large éventail de facteurs, allant des schémas démographiques aux croyances religieuses, qui ont profondément changé entre les années 1980 et la fin des années 2010. Ils mènent leur analyse à partir de ce qu’ils appellent une perspective « à hauteur d’homme » en examinant non seulement les données économiques, mais aussi des phénomènes aberrants tels que les ventes de piscines et l’engouement pour les kebabs. Les changements sociaux et sociétaux sont évidents, mais beaucoup de gens n’en ont apparemment pas conscience – d’où le titre du livre.

L’une des tendances les plus significatives est la transition vers une économie basée sur la consommation, provoquée par la disparition de l’industrie française. Alors que les routes grouillaient autrefois de camions transportant des matières premières vers les usines, ces mêmes camions livrent aujourd’hui un assortiment hétéroclite de marchandises à des centres commerciaux gargantuesques et à des entrepôts de commerce en ligne. Les classes moyennes urbaines éduquées ont leurs propres habitudes de consommation, tandis que le mode de vie des ouvriers repose sur le triptyque maison-voiture-supermarché. Un écart similaire se manifeste sur le marché du travail, entre les professionnels hautement qualifiés et les emplois de service peu qualifiés – ce que les auteurs appellent le « larbinat ». Cette polarisation se reflète de manière frappante dans la configuration territoriale du pays, les groupes à revenus élevés gravitant vers les villes facilement accessibles par TGV depuis la capitale, tandis que les banlieues sont écartelées entre ghettoïsation et gentrification en raison de tous ces déplacements économiques.

Le leitmotiv du livre est « la France d’après », ou le pays tel qu’il est aujourd’hui, après la désindustrialisation, la reconfiguration des structures de classes et l’exode des populations rurales vers les villes. L’un des changements les plus frappants est la transformation des activités de loisirs. Dans la vallée de la Loire, par exemple, la plus grande attraction aujourd’hui n’est pas la succession d’élégants châteaux pour lesquels la région est mondialement connue, mais un parc zoologique rempli de pandas, de tigres et de gorilles. Plus révélateur encore, la destination touristique la plus visitée de France (et d’Europe) est le parc à thème Disneyland Paris, situé à seulement 40 kilomètres de la vénérable Ville Lumière. Ce lieu est devenu une destination de pèlerinage laïc : deux tiers de la population française ont fait le voyage une ou plusieurs fois, un chiffre qui atteint 75 % pour les moins de 35 ans. Selon les auteurs, l’inauguration du parc, en avril 1992, a constitué un point d’inflexion symbolique : elle a eu lieu deux semaines seulement après la fermeture définitive de l’usine automobile Renault de Boulogne-Billancourt, autrefois vitrine de l’industrie française et du syndicalisme. (Soit dit en passant, au plus fort des manifestations des Gilets jaunes en 2019, un groupe de protestataires locaux a choisi de bloquer Disneyland plutôt que leur mairie.)

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© Hervé Pinel

L’essor de la maison de Mickey Mouse n’est qu’une partie du processus d’une américanisation plus large qui a commencé en France dans les années 1950, mais qui a pris l’ampleur d’un rouleau compresseur entre les années 1980 et 2010 : les auteurs citent un mélange de facteurs – Coca-Cola, McDonald’s, les blockbusters, la musique country et la pole dance (la variante non-érotique) – qui ont modifié la vie quotidienne. Bien sûr, à l’ère de la mondialisation, d’autres artefacts culturels ont été adoptés à des degrés divers. Des mangas japonais aux kebabs turcs, des bars à chicha à la street food – la liste est longue et en constante évolution.

La religion est un autre domaine qui connaît de profonds changements sociologiques et culturels. La France était autrefois connue comme la « fille aînée de l’Eglise ». Mais, comme l’a dit le pape actuel en plaisantant il y a quelques années, elle est « une fille […] bien infidèle ». La foi catholique n’est plus un pilier structurel de la société française : le nombre de baptêmes a chuté, la fréquentation des églises ne cesse de baisser et de nombreux lieux de culte sont vides ou en mauvais état. Pour l’anecdote, la flèche de l’église autrefois visible depuis la colline qui descend vers mon village bourguignon est maintenant cachée derrière l’énorme enseigne tape-à-l’œil d’un nouveau supermarché. Les Français, en particulier les milléniaux et la génération Z se tournent vers les spiritualités dites « alternatives », notamment le paganisme et le chamanisme. Dans le même temps, l’islam est devenu la deuxième religion du pays et est de plus en plus présent dans le discours national, les musulmans étant appelés à adopter les « valeurs françaises », ce qui implique sans trop de sous-entendus qu’ils ne sont pas pleinement français.

Bien sûr, d’autres pays ont connu des évolutions similaires. Dès les années 1990, le politologue américain Robert D. Putnam étudiait le déclin des communautés et du capital social aux Etats-Unis (en se concentrant également sur des preuves anecdotiques comme le fait que de plus en plus de personnes allaient au bowling seules plutôt que dans le cadre d’un club). Mais nous parlons de la France éternelle. Ces changements fondamentaux signifient-ils la fin d’une certaine idée du pays, comme le pensent les pessimistes ? Etait-ce vraiment mieux avant, comme le proclament les catastrophistes d’extrême et de moins extrême droite? Les auteurs de La France sous nos yeux concluent que les niveaux de richesse et de bien-être ont augmenté de façon spectaculaire, bien qu’inégale, dans la société au cours des quarante dernières années. Toutefois, si l’on adopte une vision plus large, le pessimisme revient au galop lorsque les gens se posent des questions plus importantes, comme leur avenir collectif.

Que faut-il en conclure ? Une voix extérieure est peut-être nécessaire. Comme le font remarquer Laurence Wylie et ses coauteurs dans Les Français : « Le changement est une constante. Mais il y a aussi des choses qui restent profondément enracinées dans la société française, une société dans laquelle les Français et les Françaises doivent constamment chercher des voies alliant leur passé avec leur avenir. » Ou, comme l’a résumé un chanteur de folk américain : « The good old days are good and gone now. That’s why they’re good, because they’re gone. » D’une manière ou d’une autre, le message est clair.


Article publié dans le numéro de décembre 2021 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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